[Mise à jour, 17h45] Réactions du collectif Éducation contre les LGBTphobies et de la Ligue de l’Enseignement

Annoncé quelques jours avant la Marche des Fiertés de Paris, l’abandon du programme expérimental de l’ABCD de l’égalité a ajouté une dernière couche de frustration et de colère auprès des militant.e.s LGBT. Critiqué par les opposant.e.s à l’égalité des droits, l’ABCD de l’égalité a été la cible des plus fervent.e.s réactionnaires, notamment le groupe de la Journée de retrait de l’école orchestré par Farida Belghoul à coups de rumeurs et de désinformation. Le gouvernement est-il de nouveau aujourd’hui en train de reculer sur les questions d’égalité et de lutte contre le sexisme, malgré un bilan positif? Face à l’inquiétude et à l’incompréhension, Benoît Hamon, le ministre de l’Éducation, et Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, sont monté.e.s au créneau: pas question de renvoyer l’égalité aux oubliettes… mais quelques changements vont être opérés.

UN BILAN POSITIF QUI EXHORTE A AMPLIFIER LE PROJET
Invité ce matin sur France Inter, Benoît Hamon affirme qu’il s’agit d’«enraciner la culture de l’égalité» dans l’éducation afin d’éviter que ne se forme «une conviction qu’il y ait des matières, des formations ou des métiers faits pour les filles ou les garçons». Aujourd’hui l’évaluation de l’ABCD de l’égalité, testé dans dix académies durant l’année scolaire 2013-2014, est positive, comme le montre la conclusion du rapport qui a été remis au ministère de l’Éducation: «En matière de préconisations, non seulement il ne peut être proposé de renoncer au projet, il s’agit même de l’amplifier, mais en en faisant évoluer les modalités. L’égalité des droits entre les filles et les garçons ne peut pas relever d’un “dispositif” que les professeur.e.s auraient la faculté de choisir ou de rejeter. Il n’est pas non plus possible de penser généraliser le dispositif expérimental sous les mêmes formes et dans les mêmes termes qu’en 2013.»

UN PLAN D’ACTIONS PLUS AMBITIEUX
Le programme sera donc renommé, mais certainement pas abandonné, selon le ministre, et va surtout être étendu à toutes les académies et aux formations des enseignant.e.s: «Ce qui est annoncé est plus ambitieux que ne l’étaient les ABCD de l’égalité», assure Benoit Hamon au micro de France Inter. Trois grands axes permettront d’étendre l’action commencée avec l’ABCD: la généralisation de la formation à l’égalité filles-garçons pour les enseignant.e.s et les cadres de l’éducation nationale, la rénovation et la simplification des outils pour les enseignant.e.s et l’inscription de l’égalité dans les projets pédagogiques des établissements. C’est par ailleurs ce dernier point qui va permettre d’informer les parents d’élèves des objectifs du nouveau plan d’actions. Une mesure qui rejoint l’avis de Valérie Marty, présidente de la fédération des parents d’élèves Peep, qui juge que l’ABCD a été «parachuté à l’école» sans que les familles aient été véritablement informées: «C’est pour ça qu’il y a eu des réactions aussi vives sans vraiment comprendre l’objectif. Revenons aux objectifs essentiels de l’école qui est de promouvoir l’égalité, le respect, ça, je pense que les parents le comprendront.»

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NOUVEAU NOM POUR UN NOUVEAU DÉPART?
Cette nouvelle appellation est-elle un moyen pour le gouvernement de ne plus traîner les polémiques et les rumeurs qui ont largement émaillé le dispositif tout au long de l’année? «Tout cet emballement au regard du programme sans précédent que nous allons mettre en place à l’école, qu’il retombe pour qu’on se concentre sur l’essentiel!» s’anime Benoît Hamon. «Mais en abandonnant ce sigle, cette étiquette, vous donnez l’impression de céder aux opposants à ce programme», note cependant le journaliste Patrick Cohen. «On donne l’impression, ça ne veut pas dire pour autant qu’on le fait, rétorque Benoît Hamon.

«Autour de l’ABCD, il y a des confusions, certains considèrent qu’on fait un cours d’éducation sexuelle, qu’on touche à l’identité sexuelle, c’est devenu un étendard au-dessus de l’école qui justifie aujourd’hui toutes les batailles qu’on emmène dans l’école, et moi je veux que l’école cesse d’être un champ de bataille. L’égalité, ça ne peut pas s’enseigner correctement dans une atmosphère de lutte, de polémiques entre adultes.»

Difficile pourtant d’oublier la frilosité du ministre de l’Éducation fin mai concernant le dispositif, aux antipodes du discours tenu aujourd’hui.

NE RIEN CÉDER
Invitée sur France 3 hier, dimanche 29 juin, Najat Vallaud-Belkacem, a elle aussi confirmé que l’appellation originelle du dispositif «n’apparaîtra plus»: «Nous allons passer à une étape où toutes les écoles, tous les enseignants, tous les élèves sont concernés». Dans son discours à l’Assemblée nationale pour l’examen du Projet de loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes le 26 juin 2014, la ministre rappelait déjà sa volonté à poursuivre la mise en place de ce projet: «Si nous voulons lutter efficacement contre les violences, il faut, vous le savez, élever notre niveau d’intolérance aux images dégradantes des femmes, aux stéréotypes sexistes et diffuser une vraie culture de l’égalité. Cela vaut à l’école où nous voulons avec Benoît Hamon inscrire la transmission d’une culture de l’égalité dans la durée. Nous ne cèderons rien sur l’enseignement de l’égalité filles-garçons à l’école.»

RÉACTIONS
«C’est un symbole de recul», affirme Cécile Ropiteaux du collectif Éducation contre les LGBTphobies, qui souligne par ailleurs que l’extrême droite s’est félicitée de cette annonce. Contactée par Yagg, elle insiste aussi sur le fait que la communication auprès des parents autour de l’ABCD de l’Égalité a été «mal faite» durant cette année scolaire, provoquant au mieux des malentendus, au pire des initiatives comme celle de la Journée de retrait de l’école. «Nous l’avions signalé au ministre Vincent Peillon à l’automne 2013, demandant à ce qu’il s’adresse aux parents, ce qu’il n’a pas fait et cela a donc empiré. Aujourd’hui nous avons une attitude contradictoire». Cécile Ropiteaux s’inquiète aussi en voyant les effets d’annonce des deux ministres. Pour elle, il est clair qu’il sera impossible de donner accès à la formation aux 320000 enseignant.e.s du 1er degré, comme cela est pourtant inscrit au programme du nouveau plan d’actions. De plus, elle explique que la formation par magistère, qui se fait par ordinateur, n’est pas du tout appropriée pour ce genre de thématique: «Travailler sur la façon dont on se comporte dans les classes, les différences que l’on peut soi-même faire entre les garçons et les filles, cela nécessite de la discussion, de la confrontation pour partager ses pratiques, remettre en cause ses représentations… ce qu’on ne fait pas devant un écran. On pourrait se contenter de ce nouveau plan d’actions, admet Cécile Ropiteaux, mais nous déplorons ce changement de nom qui envoie le mauvais message, et nous émettons de gros doutes sur son effectivité.»

La Ligue de l’Enseignement a elle aussi réagi via un communiqué de presse à l’annonce de Benoît Hamon et Najat Vallaud-Belkacem: «Nous craignons que la disparition de la thématique sur les stéréotypes de genre ne réduise le plan d’action à une vision formelle et juridique alors que ce sont bien les pratiques quotidiennes et les représentations qui sont au cœur des enjeux de progrès réels de l’égalité. La partie “implication et relation avec les familles” est par ailleurs assez frileuse: les établissements scolaires étant seulement invités à “évoquer” le sujet dans les instances des établissements. Nous regrettons enfin que les acteurs partenaires de l’école ne soient pas intégrés dans ce nouveau plan d’action. Il ne peut y avoir de progrès dans la promotion réelle de l’égalité entre les filles et les garçons sans une mobilisation de toutes les forces vives de l’éducation, familles et associations, notamment celles de l’éducation populaire. Dès le départ, la Ligue de l’enseignement s’est fortement impliquée, en mobilisant son réseau, dans l’expérimentation de ces ABCD de l’égalité. Rien ne serait pire que de fragiliser un projet si ambitieux en cédant à la pression de certains lobbies qui n’ont jamais accepté l’égalité des droits que l’école de la République a pour fonction de promouvoir. Nous serons vigilants à ce que la généralisation annoncée se traduise réellement dans les faits.»

Photo Nicolas Patte