Alexis PierconÀ l’occasion du trentenaire de la disparition de Michel Foucault, les commémorations s’enchaînent, implacablement, pour rendre hommage au penseur qu’il fut et qu’il continue d’être pour plusieurs générations. On ne peut cependant s’empêcher d’éprouver un certain malaise face à toutes ces cérémonies, qui tendent, bon gré, mal gré, à le rendre «acceptable», à policer son image et finalement à le figer, comme simple curiosité, dans les abîmes de l’histoire intellectuelle du siècle passé. Voie délicate et périlleuse, en outre, pour rendre hommage à celui qui tout au long de ses œuvres s’est efforcé de nous donner les moyens de vivre et penser autrement, à rebours des traditions et coutumes, si normatives… Hériter de Foucault, aujourd’hui, ce pourrait être prendre une autre voie, bien différente, pour conserver, intacts, la nouveauté de ses écrits, l’aspect corrosif et saillant des questions qu’il n’a cessé de se poser, de nous poser. Et donc reprendre, pour nous-mêmes, ce qu’il proposa.

L’année 2013, en France, aura été incontestablement marquée par l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe, mettant fin, partiellement, à une situation flagrante d’inégalité et de discrimination devant la loi. Partiellement, car le «combat» porté est loin d’être achevé tant il nous faut continuer à lutter contre les périls homophobes, à intervenir sur la scène internationale pour marteler et faire respecter les droits des personnes LGBT de par le monde. Fatalement, une question, un petit peu plus discrète, toute aussi décisive pourtant, s’est éclipsée du débat. Peut-être nous faudrait-il ménager ou créer un autre espace, moins institutionnel, pour penser l’au-delà du mariage. Un espace artistique en un sens où la nouveauté et la création deviennent un work in progress quotidien.

À la fin des années 1970, à la faveur de ses séjours réguliers aux États-Unis, Foucault a pu être le témoin, émerveillé, de l’émergence de véritables communautés gays, de l’apparition d’une subculture tout à fait inédite au sein desquelles se développait ce qu’il appellera par la suite une «stylistique de l’existence». L’épidémie de sida était encore inconnue, ou un mauvais scénario d’anticipation, l’insouciance encore de mise. Ainsi, nous en appelait-il, dans divers entretiens, à créer de «nouvelles configurations relationnelles» permettant d’échapper à l’appauvrissement des modes d’être avec autrui. Sans doute, le trentenaire de sa disparition pourrait devenir pour nous l’occasion de faire résonner, à nouveau, cet appel et tenter d’instaurer des discontinuités, des lignes de ruptures par rapport aux schèmes de pensée dominants. Hériter de Foucault aujourd’hui, donc, pourrait nous conduire à envisager d’autres formes de vie avec nos semblables, s’ouvrir à l’hétérogénéité de nouvelles relations pour se déprendre par exemple du piège de l’alternative des statuts et catégories. Là demeure sûrement l’un des fondements du respect de l’autre: l’accueillir dans sa différence intrinsèque sans vouloir la neutraliser dans une relation définie d’avance.

Par là même, se trouve posée, sinon reposée, la question de la communauté. Quelles communautés pouvons-nous et sommes-nous capables de créer? De nouvelles communautés avec une temporalité propre et un véritable art de vivre. Il pourrait donc s’agir de mettre en œuvre une véritable politique locale ancrée dans une certaine éthique – qui soit telle cependant qu’elle n’en vienne pas à annihiler l’individualité de tout un chacun. La notion de communauté, si centrale pourtant dans toute l’histoire du mouvement LGBT, semble malheureusement avoir perdu de sa vigueur depuis quelques temps. Une cohésion, non pas seulement défensive, peut sans doute nous ouvrir la voie à un avenir riche en potentialités créatives.

Évidemment, imposer de telles vues serait absurde et fortement contradictoire; mais peut-être s’agit-il tout simplement d’y penser: se poser la question, être prêt à se retrouver dérangé.e dans ses propres certitudes en les interrogeant. Pas si loin, finalement, du sentiment que Foucault voulait produire sur ses lecteurs…

Alexis Pierçon-Gnezda
Étudiant en philosophie

Photos Capture / DR