hors serie foucaultOn ne le répétera jamais assez, la pensée de Michel Foucault connaît aujourd’hui une vitalité sans précédent à travers le monde. Et ce, 30 ans après sa mort, malgré les réticences françaises à l’égard d’un auteur jugé par ses pairs comme anti-conformiste. Comment alors expliquer cette incroyable prégnance de la pensée foucaldienne dans les sciences sociales et humaines – et plus – telles qu’elles se font aujourd’hui?

«Si son œuvre est toujours vivante, c’est grâce à la multitude d’usages auxquels ont donné lieu ses interventions, des favelas du Brésil aux universités américaines, de la commission Vérité et réconciliation en Afrique du Sud aux écoles d’architecture, des mouvements sociaux aux scènes de théâtre», analyse Le Monde qui titre «Michel Foucault, la pensée en actions». Après avoir abordé le philosophe dans son intimité lors d’un entretien avec Daniel Defert, son compagnon pendant près de 25 ans, Yagg s’entretient avec la rédactrice en chef du magazine Sciences Humaines, Héloïse Lhérété, coordinatrice d’un hors-série sur Michel Foucault, publié en mai dernier. La philosophe de formation explique les ressorts de l’héritage foucaldien et d’une pensée «qui a encore beaucoup à nous apprendre».

De manière globale, 30 ans après sa mort, quel est l’héritage de Michel Foucault en sciences humaines et sociales? C’est une question complexe car son héritage est très prolixe: il est revendiqué par des philosophes, des sociologues, des historiens, des architectes… Je crois toutefois qu’on peut distinguer trois types d’héritiers. Il y a d’abord ceux qui commentent les textes de Michel Foucault. Ce travail quasi-philologique n’en finit pas, car des textes inédits paraissent régulièrement, issus de conférences ou de ses cours au Collège de France. Le deuxième catégorie d’héritiers cherche plutôt à actualiser et prolonger la pensée de Foucault, autour de notions comme la sexualité, la subjectivité, le biopouvoir…. La notion foucaldienne de biopolitique, par exemple, va être mobilisée pour penser des sujets comme la Procréation médicalement assistée (PMA). Enfin, il existe une troisième famille d’héritiers qui se saisit librement de la «boîte à outil conceptuelle» de Foucault, en s’émancipant de sa pensée. Des concepts comme celui de gouvernementalité triomphent en science politique, comme la notion de dispositif en anthropologie ou d’hétérotopie en architecture [ndlr, des espaces concrets qui hébergent des activités et qui obéissent à des règles qui leur sont propres comme les lieux de culte, le théâtre, les asiles etc]. Ce dernier type d’usage, très libre, n’aurait d’ailleurs pas déplu à Foucault.

Pourquoi Michel Foucault a-t-il vu triompher sa pensée aux États-Unis après sa mort et pas en France? Le philosophe Vincent Descombes a remarqué qu’il existait deux Foucault: un Foucault français, obsédé par la folie et la mort, et un Foucault américain, qui cherche à nous affranchir des pouvoirs disciplinaires et normalisateurs. C’était sans doute vrai, mais à condition d’admettre qu’aujourd’hui, les Américains ont gagné par K.O.! Bien avant les Français, les Américains ont perçu l’intérêt de Foucault pour penser la question des minorités. Ses idées sur le pouvoir, la norme, les effets du discours, sont entrés en résonance avec les grandes luttes pour la reconnaissance des Afro-Américains, des femmes, des gays et des lesbiennes… Elles ont touché la corde sensible de nombreux groupes désirant affirmer leur identité, dès les années 1970, alors que la France restait encore très fermée à ces revendications.

Quel est l’apport de la philosophie de Foucault sur les questions de la sexualité, de l’homosexualité et, a posteriori, du genre? Il représente un peu la préhistoire des gender studies, comme le dit Eric Fassin. Foucault a notamment utilisé le texte d’Herculine Barbin [ndlr, une hermaphrodite du XIXe siècle considérée comme fille à la naissance puis qualifié d’homme à l’adolescence] pour montrer le caractère construit de la distinction masculin/féminin. Il a donc contribué à dénaturaliser la sexualité, pour en faire une question politique. Mais contrairement à Judith Butler, ce qu’elle lui reproche d’ailleurs, Foucault ne va jamais jusqu’à dire que l’identité sexuelle est une pure construction sociale. Il est moins un penseur du corps et de la sexualité qu’un penseur du discours. Il s’intéresse avant tout aux effets normalisateurs du discours sur le corps, la sexualité, la morale. Nos sexualités sont façonnées par le discours dominant, elles sont normées. Cette pensée est d’ailleurs déculpabilisante. On sait par exemple qu’il a vécu ses premiers rapports sexuels avec une honte immense.

Peut-on considérer Michel Foucault comme l’un des premiers penseurs du genre et – même si la notion n’existait pas encore – des gay and lesbian studies? Incontestablement, même s’il n’utilise pas le mot. Il a rencontré et échangé avec l’anthropologue Gayle Rubin, l’une des premières à penser la distinction entre sexe et genre. Quand il écrit la préface des mémoires d’Herculine Barbin, il n’est pas loin de dessiner les contours d’une pensée du genre. Ce n’est pas par hasard qu’il reste une référence incontournable dans les études féministes ou dans les gay and lesbian studies.

Dans votre hors-série, vous parlez de Foucault comme d’un  «intellectuel spécifique» et d’un «intellectuel dans le siècle». Que recouvrent ces notions? Le philosophe Mathieu Potte-Bonneville, comme Daniel Defert, note que Michel Foucault opère une sorte de bascule entre deux règnes: celui des grands intellectuels universalistes, qui va de Voltaire à Jean-Paul Sartre, et celui des experts et lanceurs d’alertes, à la parole plus située. Les premiers défendent la loi juste avec l’assurance que leur intelligence leur donne autorité pour dire ce est bien ou mal. Foucault refuse cette attitude de surplomb. Pour lui, l’universitaire doit intervenir dans l’espace public, mais sur des questions précises qu’il maîtrise, sur lesquelles il a enquêté. Il doit rester à l’intérieur du système pour ouvrir des marge d’action en son sein. Cette figure de l’expert a triomphé aujourd’hui.

Sa philosophie a-t-elle encore quelque chose à nous dire pour penser le monde qui nous entoure? Oui, c’est l’un des philosophes qui ont encore à nous apprendre. Ce qui me fascine, c’est que sa pensée s’est émancipée des livres qu’il a écrits. C’est une authentique pensée rebelle, qui continue à produire des effets, susciter des discussions, générer de nouveaux travaux de recherche, énerver et exciter. La grande force de Foucault fut sa créativité intellectuelle. Il a ouvert des champs entiers de savoir, sur la folie, les prisons, le politique, les relations entre États, la sexualité… Sa façon de penser la norme, par exemple, continue d’interroger la médecine, la psychiatrie ou le droit. Il s’est parfois trompé, notamment du point de vue historique, mais il a manifesté plus que tout autre un génie des problèmes. D’ailleurs, ses concepts paraissent parfois si opératoires qu’ils peuvent faire slogan, avec le risque de passer à côté de sa pensée. Il n’est pas du tout sûr qu’on le lise autant qu’on le cite.

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