[mise à jour, 17h05] Ajout du communiqué de la Monnaie de Bruxelles (merci à Luc Lebelge pour l’info).

C’est d’un commun accord que la soprano Tamar Iveri et l’Opéra d’Australie sont parvenu.e.s à annuler le contrat qui liait la chanteuse à la compagnie. La Géorgienne devait se produire dans le rôle de Desdemona dans Otello à Sydney, mais un message publié sur sa page Facebook en mai 2013 a refait surface il y a quelques jours. Des propos violemment homophobes y figuraient. Le message a été supprimé depuis, mais plusieurs milliers de personnes ont signé une pétition pour protester contre sa venue en Australie. La polémique croissant, elle a jugé qu’il valait mieux renoncer à se produire sur scène.

FAUT-IL CÉDER LA GÉORGIE AUX HOMMES «AVEC DES SACS LOUIS VUITTON»?
L’an dernier, la lettre ouverte adressée au président géorgien que l’on pouvait trouver sur le profil Facebook de Tamar Iveri avait beaucoup intéressé la presse locale. Officiellement signé par la chanteuse, ce courrier aux relents nationalistes et farouchement orthodoxes comportait des mots très durs à l’encontre des homos et particulièrement des gays. Il a été publié le 18 mai, au lendemain d’une Gay Pride émaillée de violences à l’encontre des participant.e.s. En voici quelques extraits.

«J’ai été particulièrement fière de voir comment la société géorgienne a craché sur le cortège. […] Arrêtez ces tentatives effrénées de faire venir les “masses fécales” de l’Occident dans les mentalités des gens par de la propagande! N’essayez pas d’envelopper tout cela dans de beaux emballages ou de verser du Chanel dessus pour le présenter aux gens comme si c’était quelque chose de sain ou de divertissant. Quel que soit le degré de désespoir que l’Occident si tolérant peut connaître, par chance, le peuple géorgien sait faire la différence entre les fruits offerts par l’Ouest qu’il faut consommer et ceux qu’il faut rejeter. Mon petit chien aussi l’a compris.»

«L’homme géorgien a toujours été un symbole de courage et ses inséparables attributs ont été la “chokha” [une robe traditionnelle] et l’épée. Si vous tuez cela, à quel résultat souhaitez-vous parvenir? […] Devrons-nous à l’avenir céder Tbilissi aux hommes qui se promènent avec des sacs Louis Vuitton? Avec des chaussures Dolce&Gabbana? Avec des chemises Christian Audigier? Avec du vernis et du gel L’Oréal dans les cheveux? Et en accroissant le nombre de ces gens, comment comptez-vous renforcer l’armée, gagner des matches de rugby, concourir aux Jeux olympiques, envoyer des troupes en Afghanistan et reprendre Soukhoumi et de Tskhinvali [des régions séparatistes]? Vous savez très bien que cette catégorie de garçons préfère aller à Saint-Tropez et se détendre sur les plages de Nice plutôt que de se battre pour Soukhoumi.»

«LA GÉORGIE NE DOIT PAS RESSEMBLER À AMSTERDAM»
«Mes amis gays géorgiens sont totalement acceptés par moi et par la société. On ne leur interdit rien. De plus, ils sont beaucoup plus subtils, raffinés et délicats que les garçons géorgiens, mais… C’est une déviation sexuelle et dans notre pays orthodoxe, qui a une longue et profonde histoire, il n’y a pas besoin de parades, de ballons, d’agitation, de propagande et de slogans pour montrer que nous sommes des gens civilisés, modernes et COOL. La nature fragile des enfants s’en trouve dévastée, particulièrement d’un point de vue médical alors que sur 50 personnes, au maximum, trois sont nées homos. Pour les autres, c’est quelque chose qu’elles acquièrent en suivant la mode ou en étant en contact avec certains groupes de personnes.»

«Le fait est que les métastases d’un cancer doivent être éradiquées au début du processus et tout est fait en médecine pour y parvenir. Si on l’ignore aujourd’hui… Demain, ces personnes demanderont le mariage de couples de même sexe, le surlendemain, elles voudront le droit d’adopter. Et je ne veux pas que la Géorgie, un endroit que je visite toujours avec plaisir, ressemble à certains quartiers d’Amsterdam. M. le président, vous êtes le père de deux garçons et vous souhaitez probablement qu’ils vous rendent fier de façon virile (ou pardonnez-moi, mais qui sait, peut-être avez voyagé aux Pays-Bas avec votre famille et que vous avez vu si souvent les lumières rouges d’Amsterdam que vous pourriez accepter calmement et avec une pleine tolérance la décision de vos garçons d’être “déviants”).»

«Votre famille, c’est votre domaine, bien entendu, mais les familles traditionnelles de Géorgie ne l’entendent pas de cette oreille, alors s’il vous plaît, ne heurtez pas les mentalités des gens et ne les aspergez pas des masses fécales venues de l’Ouest. Certaines personnes ont obtenu ce qu’elles désiraient. À cause des 50 participant.e.s de la “Pride”, des gens ont commencé à écrire des commentaires inappropriés sur Facebook, comme: “Je ne veux pas être orthodoxe”, “Je n’irai pas dans une église avec de tels prêtres”, “Je devrais devenir catholique” et d’autres choses encore.»

SILENCE ET DISCRÉTION
Après la publication de ce message en mai 2013, Tamar Iveri a présenté des excuses à la communauté LGBT de Géorgie, rapporte Same Same. Lorsque cette lettre a été de nouveau évoquée un an plus tard, elle a fourni d’autres justifications, expliquant que c’est son mari qui était à l’origine de ce message, un élément qu’elle n’avait précisé à l’époque. Elle avait commencé à écrire un message pour faire part de quelques réserves sur le parcours du défilé. Son mari a profité de son absence pour «modifier considérablement» le message en question et le publier. «Mon mari est un homme très religieux qui a une attitude très dure contre les homosexuel.le.s», décrit-elle. Lui-même a reconnu être l’auteur du message homophobe, en indiquant que son meilleur ami, un militaire, avait été tué en Afghanistan et enterré la veille de la Pride. Il aurait été choqué que le défilé passe aussi près de l’église où ont lieu les funérailles de son ami défunt et a utilisé la page Facebook de son épouse pour exprimer sa rancœur. Sur Facebook, il précise en outre qu’il n’a pas changé d’avis: la société doit être tolérante, mais les personnes LGBT ne devraient pas manifester, appuie-t-il sans présenter d’excuses. «Aujourd’hui encore, je pense que la société géorgienne n’est pas prête à partager le quotidien de la vie culturelle européenne et que la Géorgie n’est pas encore prête à entrer dans l’Union.»

Ce lundi 23 juin, Tamar Iveri s’est à son tour exprimée: «Je chante pour toutes les personnes qui souhaitent m’entendre et je n’ai jamais souhaité exclure qui que ce soit», a-t-elle souligné avant d’annoncer qu’elle se retire de la distribution et qu’elle ne chantera donc pas en Australie. Elle ne manque toutefois pas de de rappeler qu’à ses yeux, le message qu’elle voulait initialement publier était légitime: «Ma réserve était fondée sur mes craintes que le défilé suscite des réactions violentes de la part de la communauté religieuse de Géorgie. Ce qui fut malheureusement le cas, et les participant.e.s de la marche ont été attaqués par cette communauté.»Face aux violences dont sont victimes les LGBT, elle prône donc le silence et la discrétion, plutôt que la répression à l’encontre des auteur.e.s des attaques.

La présence de Tamar Iveri à Paris en novembre et décembre 2013 puis à Toulouse en mars 2014 n’avait pas suscité une telle controverse. La Monnaie de Bruxelles, elle, vient d’annuler les engagements de Tamar Iveri pour 2014-2015. Elle devait interpréter Amelia dans Un ballo in maschera de Giuseppe Verdi. L’opéra bruxellois a préféré mettre fin immédiatement à la collaboration, comme l’explique un communiqué de son directeur général Peter de Caluwé.

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