«C’est un chic guide», lance Sandrine Fournier, la chargée de mission Prévention gay au Sidaction. Et elle n’a pas tort. Pourvu d’un design impeccable (signé Vincent He-Say) et d’un système de pictogrammes à la place des traditionnelles photos d’hommes torse nu, ce guide compile une somme très importante d’informations sur la prévention des IST dont le VIH et des hépatites. «D’habitude, pour les guides de prévention adressés aux personnes afro-caribéennes, on retrouve la même esthétique. Du vert, du orange…», ironise Sandrine Fournier. Ce nouveau guide est rose, noir et blanc. Le site AfroSantéLGBT reprend son contenu et ses visuels.

PAS QU’EN OCCIDENT
Conçu à l’initiative de l’association Afrique Avenir, le guide complète une formation dispensée dans d’ores et déjà 16 organismes qui interviennent régulièrement pour faire de la prévention auprès de publics afro-caribéens. L’initiative est soutenue par le Ministère chargé de la santé, l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes), Sidaction, l’Agence Régionale de Santé d’Île-de-France et la Mairie de Paris. Les associations qui suivent la formation «sont à même de recevoir de manière compétente tous les publics LGBT» (la liste des associations formées est à retrouver sur cette page).

Mais pourquoi un guide spécifique pour les acteurs/trices de prévention qui interviennent auprès des publics afro-caribéens? «Tout simplement car les acteurs/trices de prévention sont bien souvent issu.e.s des mêmes populations. Pour eux, l’homosexualité est une non-question».

«Les chargé.e.s de prévention nous disent qu’il n’y a pas d’homosexuel.le.s dans leurs réseaux, explique Sandrine Fournier. À l’inverse, les brochures ciblées gay ne les touchent pas, pour la simple et bonne raison qu’elles mettent presque tout le temps en scène des blancs».

«C’est en train de changer, mais les acteurs/trices de prévention noir.e.s pouvaient à juste titre ne pas se sentir concerné.e.s. Ca va dans les deux sens. L’histoire de la santé publique a construit des catégories qui ne se recoupent pas. Pendant très longtemps, l’épidémie de VIH généralisée en Afrique a été considérée comme uniquement hétérosexuelle. C’est un peu l’inverse de ce qui se passe en Occident». Sandrine Fournier explique qu’il a été très difficile de mener des études avec des personnes LGBT en Afrique. Au Sénégal, la première étude sur les HSH (Hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes) montre que le taux de prévalence y est de 20%, alors qu’il n’est que de 1% chez les personnes hétérosexuelles: «La prévalence est beaucoup plus forte dans les pays qui criminalisent l’homosexualité, car forcément, vous n’allez pas chez le médecin».

Il est donc urgent de convaincre les acteurs/trices de prévention qu’évoquer les sexualités LGBT est un devoir de santé publique et ne relève pas d’une idéologie visant à promouvoir l’homosexualité. «Les acteurs me disent qu’ils ne croisent pas d’homosexuels dans les boites. Ils ignorent que les Afro-caribéens gays vont dans les boites hétéros, dansent avec des femmes, se repèrent en se faisant un clin d’œil, et vont échanger leurs numéros aux toilettes». Ainsi, quand ces acteurs/trices de prévention reçoivent une personne, ils et elles adoptent une posture hétérocentriste en présumant immédiatement l’hétérosexualité de leur interlocuteur/trice. «C’est dangereux car selon les chiffres de AIDES, en France, les populations gays afro-caribéennes sont doublement une population vulnérable. Surtout que certains de ces HSH ont aussi des relations avec des femmes».

LA FIN DE L’HÉTÉROCENTRISME
En même temps, les chargé.e.s de prévention rencontrent de sérieux freins quand ils et elles veulent parlent d’homosexualité: «Dans un foyer de migrant.e.s par exemple, le doyen peut se mettre à pousser de grands cris en disant que cela ne les concerne pas», explique Sandrine Fournier. Mais selon elle, grâce à la formation, les chargé.e.s de prévention repartent convaincu.e.s de l’importance d’aborder la question: «On voit très vite leur changement d’attitude. Ils expriment souvent que le point de vue a radicalement changé. En fait ces formations les secouent, ils prennent conscience que dans d’autres contextes, dans certains pays d’Afrique par exemple, les chargé.e.s de prévention prennent de très grands risques». Sandrine Fournier a été touchée par le récit d’une actrice de prévention qui a amené la question de l’homosexualité à l’intérieur de sa structure, en incluant l’homosexualité féminine: «Elle a parlé de racisme, de rejet, pour mieux faire comprendre ce que pouvaient vivre les personnes LGBT. Grâce à ces formations, elle s’est sentie armée pour aborder ces questions et faire face aux réactions des personnes. Cette approche inclusive permet à la personne LGBT assise dans la salle de se sentir concernée».

Photo jedorspaslanuit.com