Voilà 25 ans que l’historien gay Patrick Cardon publie des textes aussi pointus qu’intéressants aux éditions Questions de genre / GayKitschCamp. Cela va des Enfants de Sodome aux Fellators, en passant par Le rapport contre la normalité du FHAR. Entretien avec un amoureux de la culture gay.

Comment sont nées les éditions GayKitschCamp? L’association a été déposée en 1987 et l’activité a commencé en 1989. Être en activité ça voulait dire contribuer au bicentenaire de la Révolution française en publiant des pamphlets qui avaient été complètement oubliés et qui s’appelaient Les enfants de Sodome à l’Assemblée Nationale. Ça a été réédité plusieurs années plus tard dans un ensemble, mais à ce moment-là c’était assez drôle parce que j’avais fait un cahier bleu pour les Enfants de Sodome, blanc pour les Petits bougres au manège et un cahier rouge pour Le Marquis de Villette qui était à l’époque l’égérie des homosexuels – c’est ce que disait le pamphlet. Et après j’en ai fait même un mauve, c’était Mademoiselle Raucour, qui était l’égérie des lesbiennes. La pauvre, on lui a enlevé sa statue au cimetière du Père Lachaise. On ne l’a jamais retrouvée.

Comment dénichez-vous ces textes? C’est facile parce que je prends une bibliographie. Et puis cette bibliographie en amène une autre, puis une autre… C’est comme les poupées gigogne. Et ça devient infini. À l’époque, c’était Franck Arnal, qui était directeur du Gai Pied, qui m’avait donné une biographie de Gert Hekma, un universitaire hollandais… Mais toute ma source vient en fait de ma thèse de doctorat qui était une étude sur les apports homosexuels et scientifiques d’un certain Marc-André Raffalovitch dans les archives d’anthropologie criminelle, une revue de Lyon.

Que vous ont appris ces textes sur la culture gay? C’est un peu dangereux car cela me procure beaucoup de plaisir à donner une épaisseur historique à tout ce que je vois dans le présent. Là où c’est dangereux, c’est que quelque part, cela t’éloigne du présent.

En quel sens? Tu ne vois plus les choses au premier degré, mais au deuxième ou au troisième. Tu vois un bar aujourd’hui hyper moderne et tu te dis «ça me rappelle les caricatures de 1900». C’est un peu bizarre, c’est comme si tu ne pouvais plus toucher, comme si tout était devenu une œuvre d’art.

Quels sont les ouvrages dont vous êtes les plus fiers? Ce sont les plus récents en fin de compte. Je me suis arrêté trois ans quand je suis parti de Lille, après avoir fermé le Centre de documentation, puis je suis allé à Paris pendant trois ans. J’ai fait appel à un universitaire, Jean de Palacio, à qui j’ai demandé d’accompagner la republication de Lord Lillyan, de Fersen, qui raconte son histoire de procès. Fersen, c’est celui qui a édité la revue Akadémos. Dans Lord Lillyan, il  se moque de lui-même et du procès pour attentat aux mœurs qu’on lui a intenté quand il était jeune lycéen. De Palacio a été d’accord. Ma maison d’édition est à la fois hyper pointue et militante. Ça met un peu mal à l’aise le public et ça ravit les aficionados. C’est le Fersen qui a relancé la maison d’édition. Celui qui m’a beaucoup plu ces derniers temps, c’est Les Fellators. On suppose que c’est de Paul Devaux. On est toujours dans les histoires de domination, de lutte de classe et là il s’agit de la classe des sucés, qui se révolte contre les suceurs. L’ensemble des choses que je publie, c’est la volonté des catégories homosexuelles à s’affirmer comme telles et à vouloir, bizarrement, l’égalité des droits. C’est là où il y a deux choses: la recherche de textes un peu pointus, et même parfois homophobes, mais qui nous apprennent quelque chose sur l’homosexualité, et en même temps revenir à cette histoire d’égalité des droits. Et effectivement j’ai trouvé que cette histoire de suceurs et de sucés n’avait jamais été abordée.

C’est intéressant parce que lors des débats autour du mariage pour tous, certain.e.s prétendaient que cette revendication du mariage et de l’égalité des droits était nouvelle, alors que vous dites l’inverse. Oui. Je me rappelle avoir été à une réunion très universitaire, menée par une sociologue. Je lui ai demandé pourquoi elle parlait du mariage et de l’égalité des droits comme si le mariage n’avait jamais existé alors qu’il a toujours existé. Elle m’a répondu: «Non. Pour moi, le mariage c’est un acte juridique». Pour une sociologue, ça me paraissait bizarre. Pour un juriste, à la rigueur, s’il était aveugle… Mais avant, se marier, ça voulait dire faire des réunions entre amis ou dans la famille pour dire Monsieur X et Monsieur Y ou Madame X et Madame Y sont ensemble. L’acte de mariage lui-même est assez récent. C’était pour certaines personnes, pas pour d’autres. C’était pour celles qui avaient du patrimoine.

Patrick Cardon sera à Paris pour deux rencontres, la première le 20 juin à 19h aux Mots à la Bouche (6, rue Saint Croix de la Bretonnerie), pour la réédition de Willy, le troisième sexe (1927), la seconde le 21 à 16h30 à Shopping Prose (43, rue Myrha).

Le catalogue GayKitschCamp

Photo Xavier Héraud