alain ducousso-lacazeL’Académie nationale de médecine déplorait il y a peu l’absence de données statistiques sur les familles homoparentales et évoquait des «zones d’ombre». Une enquête financée par l’Agence nationale de recherche vient apporter de la lumière: commencée en mars 2014 et coordonnée par Alain Ducousso-Lacaze (en photo ci-contre), elle regroupe des sociologues, des anthropologues, des psychologues clinicien.ne.s et des psychanalystes issu.e.s de plusieurs laboratoires de recherche et bénéficie du partenariat de trois universités. Plusieurs des chercheurs/ses de l’équipe ont déjà travaillé à titre personnel sur les familles homoparentales, mais c’est la première fois qu’une telle collaboration voit le jour et qu’elle s’intéresse autant aux enfants. «En France, il n’y avait jamais eu auparavant de travail systématique accompli auprès d’enfants vivant dans un foyer homoparental», souligne Alain Ducousso-Lacaze.

«DES SITUATIONS NOUVELLES»
Cette enquête vient compléter l’étude ELFE menée depuis 2011 sur 18000 enfants nés en France. Mais seules 16 familles homoparentales figurent dans cette étude. L’enquête sur les familles homoparentales est actuellement en phase de recrutement et l’équipe de recherche invite les familles concernées à se renseigner et à se faire connaître sur le site dédié. Des visites auront ensuite lieu au domicile de 50 familles participantes «pour voir comment se construit la parenté dans la famille homoparentale, explique Alain Ducousso-Lacaze. Il s’agit de situations nouvelles où la parenté s’invente. J’ai par exemple rencontré des couples lesbiens où l’enfant qu’a porté l’une est considéré comme le frère ou la sœur de l’enfant porté par l’autre. Pourtant, dans les règles de notre culture, ces enfants n’ont pas de lien de parenté car ils n’ont pas de parents biologiques en commun.» Sociologues et anthropologues espèrent pouvoir mener cette étude auprès de plusieurs types de familles, qu’elles soient en situation de coparentalité, ou qu’elles aient recouru à une PMA, à une adoption ou une GPA. Pour les psychologues, il s’agira plutôt d’entretiens avec les couples et les enfants.

Les familles homoparentales doivent-elles être étudiées à part? Dans cette étude, ce ne sera pas vraiment le cas puisque les résultats seront rapprochés de l’enquête ELFE en ce qui concerne le volet quantitatif. Le co-directeur de l’étude ELFE est d’ailleurs présent dans l’équipe de recherche sur les familles homoparentales et les mêmes questionnaires ont été élaborés pour les deux études, à quelques détails près. «Là où ça change par rapport aux familles hétéroparentales, c’est que l’on ne sait pas a priori quels sont les adultes qui doivent être considérés comme parents, précise Alain Ducousso-Lacaze. Dans les familles homoparentales, il faut prendre en considération deux, trois ou quatre parents, selon les configurations. On s’adapte aux différences, mais l’idée reste d’utiliser des questions communes.» Le fait qu’il n’y ait pas forcément de papa ou de maman a également été intégré dans l’élaboration des épreuves psychocliniques, «mais on part du principe que ces enfants ne diffèrent pas fondamentalement des enfants élevés dans des familles hétéroparentales».

BIENVEILLANCE
À l’heure où les familles homoparentales sont stigmatisées par une partie de l’opinion et de la classe politique – des élu.e.s de droite n’hésitent pas à parler d’enfants «fabriqués» quand deux femmes conçoivent des enfants grâce à des PMA réalisées à l’étranger –, les résultats de cette enquête ne manqueront pas d’être suivis de près et abondamment commentés. Lors du débat sur l’ouverture du mariage, les mêmes élu.e.s critiquaient les études provenant des États-Unis et qui démontrent que les enfants élevé.e.s par des couples homos se portent tout aussi bien que celles et ceux qui grandissent auprès de couples hétérosexuels au motif que ces enquêtes seraient produites par des militant.e.s. La recherche française sera-t-elle en mesure de prouver son indépendance? «Pour travailler sur ces questions, il faut être au minimum bienveillant par rapport à ces nouvelles formes de famille, reconnaît Alain Ducousso-Lacaze. Les collègues qui y sont opposé.e.s ne font pas de recherche à ce sujet et restent parfois dans une posture hostile. Dans l’équipe de recherche, notre positionnement est de nous demander comment ça marche, sans jugement a priori. Il est important de comprendre avant de juger.»

Les premiers résultats devraient être publiés au début de l’année 2016. D’ici là, Alain Ducousso-Lacaze espère que cette enquête prévue pour durer trois ans sera parvenue à trouver de nouveaux financements pour être véritablement complémentaire de l’enquête ELFE, qui s’étale, elle, sur une vingtaine d’années.

Photo Stephanie Haynes