Thierry SchaffauserLors de la gay pride de Toulouse du 14 juin dernier, l’association des policiers gays de Flag! a été chassée par les militants queers de Riposte Radicale. Beaucoup dans la communauté s’émeuvent de cette action qualifiée d’agression. Le Syndicat du Travail Sexuel (Strass) ayant soutenu cette action, il semble nécessaire de revenir dessus.

Chaque année, nous célébrons par les marches des fiertés l’anniversaire de Stonewall qui fut, rappelons-le, une révolte. À cette époque, la police ne marchait pas avec nous: elle nous tapait dessus. À cette époque, les «LGBT» qui ont mené cette émeute contre la répression policière étaient issu.e.s des groupes les plus fragilisés parmi nous. Ce sont plutôt celles et ceux qui n’avaient rien à perdre, pas de carrière ou de famille à protéger, qui ont eu le plus le courage de se battre.

Entre temps, leurs luttes ont permis que chacun.e puisse aujourd’hui faire son coming-out et être visible, au point que même les policiers peuvent, eux/elles aussi, être ouvertement gays. De nos jours, la marche des fiertés se veut un événement inclusif. De grandes entreprises peuvent y faire leur publicité, et des partis politiques tenter de draguer l’électorat en vendant une image gay-friendly. La fête permet de vendre des bières et, n’oublions pas, de porter des revendications politiques rassemblant notre communauté.

Mais quelles sont ces revendications et qui sont les gens qui les portent? Que des policiers gays veuillent pouvoir être visibles en tant que tels, et lutter contre l’homophobie de leurs collègues est tout à fait légitime. Personne ne remet en cause le travail de Flag! au sein de la police. Que les marches des fiertés, qui se veulent inclusives, croient inclure tou.te.s les «LGBT» relève en revanche d’une grande illusion. Tandis que des policiers gays peuvent se mettre en scène pendant la pride, leurs victimes ne le peuvent que plus rarement.

La pride est encore l’occasion pour beaucoup de «LGBT» ou de queers de mener une lutte politique. C’est donc d’autant plus violent pour elles et eux de voir que ce qui est censé être leur lutte est dépolitisé, et transformé en une simple occasion de faire la fête avec la police qui les opprime tous les autres jours de l’année.

Le même jour que la pride de Toulouse, la gay pride de Lyon intégrait pour la première fois de l’Histoire des prides de France le char d’un syndicat de travailleurs/euses du sexe. Cela a suscité une polémique encore plus grande que l’éviction de Flag! par Riposte Radicale. Des associations ont appelé à se désolidariser de la gay pride de Lyon, fait assez rare pour être remarqué. La gay pride de Lyon a tenu bon, mais pendant ce temps, toutes les autres prides de France préfèrent continuer d’ignorer les travailleurs/euses du sexe, qui font pourtant bien aussi partie de la communauté «LGBT».

Ces mêmes travailleurs/euses du sexe se font régulièrement chasser ou rejeter en fin de cortège de manifestations féministes sans que cela ne suscite la même émotion que l’action contre Flag!. Outre ce deux poids deux mesures assez flagrant, on peut également rappeler, pour subir ce même genre de violence symbolique, qu’on se remet bien plus facilement d’une manif un peu houleuse, que de la répression et de la violence policière quotidienne, qui cette fois n’est pas que symbolique, mais réelle. Ce n’est pas à coup de slogans que la police chasse les travailleurs/euses du sexe de l’espace public, mais par la force physique, des menottes aux poignets et des nuits en garde à vue.

Les travailleurs/euses du sexe ne sont pas les seul.e.s «LGBT» dont la place n’est pas facilement admise dans le mouvement «LGBT» général. Plein de publics «LGBT» sont exclus de fait, parce que leurs problèmes ne sont pas considérés comme des problèmes «LGBT», et parce qu’ils et elles ne peuvent pas se sentir à l’aise dans des événements où la police gay est célébrée, où il est préférable d’avoir assez d’argent pour consommer, pour être «bien habillé» ce jour-là, être un potentiel électeur, etc.

En France, on peut parler de mariage et de PMA parce que cela rentre dans le cadre «égalité des droits» défini par nos associations, mais nous n’avons que très peu, voire aucune réflexion politique sur les questions de précarité sociale que vivent les «LGBT», ou du rôle de la police dans la répression des plus vulnérables parmi nous.

On fait comme si l’image des pédés blancs middle class qui n’ont besoin que de se marier et de consommer reflétait réellement ce que nous sommes. Il y a certes des associations de lutte contre le sida qui de par l’expérience de la maladie portent le sujet de la précarisation, mais c’est à peu près tout.

Il y a des «LGBT» qui sont SDF, qui vivent du travail sexuel, de petits trafics, de vol ou d’arnaques, qui sont dealers de drogues, qui vivent dans des squatts, qui sont en prison, qui sont sans papiers ou dans d’autres conditions encore, et qui sont entièrement ignoré.e.s ou presque des mouvements «LGBT». Certes, on ne peut pas tout faire en même temps, surtout quand il ne faut pas froisser le Parti socialiste qu’on attend comme le messie, pour qu’il arrive au pouvoir et nous donne le mariage. D’ailleurs, ces «LGBT» pour la plupart se foutent complètement du mariage, tout simplement parce que la conjugalité et la famille ne correspondent pas à leur mode de vie.

Si nous ne savons pas vraiment qui ils et elles sont, c’est uniquement parce que cela n’intéresse pas notre mouvement. Mais aussi, parce que contrairement aux pays anglo-saxons, nous n’avons en France aucun chiffre sur les minorités, car notre république universelle et anti-communautariste ne s’en remettrait pas. Alors que nous savons qu’à New York, un tiers des SDF de la ville sont «LGBT», nous n’avons aucune donnée équivalente en France.

Quand la police arrête les putes pour racolage, qu’elle expulse des sans-papiers atteint.e.s de pathologie grave, qu’elle chasse les SDF des centre villes, qu’elle organise des contrôles au faciès, et brutalise des jeunes de banlieue, personne évidemment ne crie à l’homophobie et à la transphobie. Il faut croire que toutes ces personnes ne sont pas «LGBT». Pourtant, il y a proportionnellement des chances qu’elles le soient. Les hétérosexuels ont davantage de chance d’avoir une famille et donc d’être régularisés, de ne pas se faire virer de chez eux et de finir à la rue, de ne pas exercer le travail sexuel ou de ne pas avoir à survivre en exerçant une activité jugée illégale.

On peut faire semblant que ces problèmes ne sont pas des problèmes «LGBT». Mais lorsque le Strass constate que la police place en garde à vue avec des hommes des femmes trans’ pour qu’elles soient menacées et harcelées sexuellement par leurs codétenus, on ne peut pas cette fois ignorer que ce sont bien des personnes «LGBT» qui sont mises volontairement en danger. Il y a des caméras dans les dépôts des commissariats qui permettent de voir ce qui se passe et d’intervenir. Mais non, la police préfère, à la place, appeler ces femmes «monsieur» ou par leur prénom d’homme dans le but de les humilier.

Beaucoup dans les mouvements «LGBT» parlent de la police comme d’un organe de protection contre l’homophobie. Mais qui sont les «LGBT» que la police protège? Quand je travaillais dans la rue, la police me contrôlait jusqu’à cinq fois dans la soirée. Elle n’était pas là pour nous protéger alors même que nous subissions des agressions homophobes, en particulier le week-end quand les jeunes hétérosexuels sont de sortie, et qu’ils nous jetaient des canettes depuis leur voiture en nous insultant. Quand on est un tapin pédé, on n’a pas de garde du corps pour nous accompagner comme quand on est maire d’une grande ville. La police nous le disait clairement, elle n’était pas là pour nous protéger, mais pour nous avertir qu’on n’avait rien à faire dans la rue, qu’on devait partir, et que nous n’avions à nous en prendre qu’à nous-mêmes si on nous agressait. Quand la police refuse de prendre les plaintes des «LGBT» qui sont putes, sans-papiers, usagers de drogues, et de plein d’autres gens encore, non elle ne protège pas contre l’homophobie.

Au début des mouvements homosexuels, il était clair que l’État et la police étaient homophobes. Depuis, il faut croire que non seulement ce n’est plus le cas, mais que nous avons délégué à l’État le rôle de définir ce qui relève de l’homophobie ou pas.

L’homophobie n’est plus un système politique d’oppression, mais simplement quelques actes et propos définis par la loi. Tout ce qui est en dehors n’est pas pris en compte, et on remarquera que ce sont surtout d’autres minorités, ethniques et de classe, qui sont identifiées et réprimées comme homophobes. Les hommes politiques blancs et favorisés qui tiennent des propos homophobes, comme par exemple Jacques Toubon, ne sont eux, jamais condamnés, mais au contraire promus défenseurs des droits. Tout comme pour toutes les autres discriminations, on peut à présent dire « je ne suis pas homophobe, j’ai même des amis homosexuels, mais…», dire tout le mal qu’on pense des homosexuel.le.s.

Dans un tel contexte, la polémique autour de l’action de Riposte Radicale ne peut être que salutaire. Il est urgent que la communauté «LGBT» et les associations qui composent notre mouvement prennent enfin en compte la question de la violence policière et de la violence sociale sur toute une partie d’entre nous. Il est urgent que les politiques que nous menons ne se fassent pas qu’au service des plus puissants, et aillent au-delà de la simple question de «l’égalité des droits».

Thierry Schaffauser, travailleur du sexe, co-fondateur du STRASS

Photo DR

Illustration Fabien Guenot