«Le point commun des jeunes que nous hébergeons, c’est la rupture avec la famille parce qu’ils et elles sont lesbiennes, gays, bi.e.s ou trans’. Souvent, on ne connaît pas toute leur histoire. On n’est pas là pour faire un interrogatoire.» Sylvie Burger est cuisinière dans un collège. Elle a 43 ans, est hétérosexuelle, divorcée et mère de trois enfants. Depuis le mois d’avril, elle fait partie des bénévoles de l’association L’Hêtre: «Je voulais m’investir dans une œuvre sociale. Ce sont ces manifestations de gens intolérants l’an dernier qui m’ont choquée. Je ne comprends pas qu’une personne qui n’a pas la même sexualité que moi n’ait pas les mêmes droits. J’ai donc pris contact avec L’Hêtre, et je suis actuellement en formation pour pouvoir répondre aux jeunes qui nous sollicitent et les accompagner pendant quelques temps».

L’Hêtre est une association composée de bénévoles, fondée en avril 2010. Elle dispose pour l’heure de cinq appartements (quatre à Mulhouse et un à Strasbourg) contenant chacun deux places: «Proposer un appartement au lieu d’un foyer, c’est l’occasion pour ces jeunes de poser leurs valises. De se dire “Je suis chez moi. C’est ma chambre”. Ce n’est pas le grand luxe, mais le sentiment d’avoir un endroit à soi est primordial pour développer des projets.» Sylvie, avec l’aide d’un autre bénévole, s’occupe actuellement d’un jeune homme de 21 ans: «On le voit toutes les trois à quatre semaines. On l’aide dans ses démarches pour trouver du boulot dans des boites d’intérim. Il cohabite avec une autre personne, ça se passe très bien.»

RENOUER LE CONTACT
Mickaël Grangier a lancé le projet, au début de l’année 2010: «J’avais plein de potes qui n’arrivaient pas à communiquer avec leurs parents. Un ami qui a fait trois ou quatre tentatives de suicide à cause de ça. Et puis en Alsace, il n’y avait aucune association pour aider les jeunes personnes trans’ qui ont des relations difficiles avec leurs familles. On a donc créé cette association pour tenter de rétablir le contact avec les parents, quand les jeunes en éprouvent le besoin.» On pourrait s’attendre à ce que les parents ne soient pas toujours coopératifs, mais c’est tout l’inverse qui se produit, assure Mickaël:

«La première fois que nous avons joué les médiateurs, c’était avec les parents d’une jeune fille trans’ issue d’un milieu favorisé. Odile [Renoir, cofondatrice de l’association] leur a téléphoné pour leur proposer de venir les rencontrer à Strasbourg. Ils ont accepté. Rencontrer Odile, ça leur a permis de se confier. Le contact est bien passé, ils ont fait le trajet à leur tour jusqu’à Mulhouse pour assister à l’une de nos conférences sur la transidentité, en présence de leur fille. À partir de là, ils se sont réconciliés, et elle est retournée vivre chez eux.»

C’est Odile Renoir qui prend en charge les jeunes personnes trans’. Mère d’une fille lesbienne et d’un fils trans’, elle rassure les parents en leur parlant de son expérience. Et reconnaît que le contact est parfois difficile: «Parfois, les parents me demandent de leur laisser du temps. C’est long. Ils reculent, me rappellent. Il arrive que leurs enfants aient passé du temps en asile psychiatrique suite à des tentatives de suicide. Ce que les parents ne comprennent pas, c’est que dans un environnement médicalisé, un enfant trans’ n’ouvrira pas la bouche. Il se dit, souvent à raison, que personne ne le comprendra.» Directrice d’école à la retraite, Odile accompagne au jour le jour une quinzaine de personnes trans’ à Mulhouse: «Les gens ne comprennent pas la transidentité. Du coup, dans le cadre de l’association, je propose aux personnes trans’ de les accompagner dans leurs démarches, ce que j’ai fait auparavant de nombreuses fois pour mon fils. Avec ma tête de bourge, ça passe mieux», lance-t-elle en riant. Le 14 juin, elle conduira le camion de l’association à la Marche des Fiertés de Strasbourg en compagnie de son fils et de sa fille.

«LES REMETTRE EN SELLE»
À L’Hêtre, certain.e.s jeunes restent une semaine, d’autres plus de six mois: «Notre but, affirme Odile, ce n’est pas de les garder mais de les remettre en selle». L’association est néanmoins parfois confrontée à des échecs. Odile raconte l’histoire d’un jeune homme qui a passé deux ans dans la rue: «Il n’a pas pu se réadapter à vivre dans un appartement. On lui avait offert des vêtements propres, il refusait de les porter.» Kévin, lui, n’a pas été mis à la porte par ses parents. Il a été suivi par la DDASS depuis ses trois mois et élevé par cinq familles d’accueil successives. Entre l’âge de 12 ans et sa majorité, il a été hébergé en foyer, avant de rejoindre un foyer pour jeune travailleurs – d’où il a été exclu parce qu’il préférait terminer sa formation, raconte-t-il. S’ensuit une période d’errances: «Entre avril et août 2013, j’ai fait pas mal de bêtises, confie Kévin dans un sourire gêné. Enfin… J’étais à la rue, donc j’ai beaucoup fraudé pour prendre le train et être hébergé chez des ami.e.s. On m’a alors mis en détention, du 7 août au 30 octobre exactement. Quand j’en suis sorti, c’était la rue. Je me suis débrouillé. Souvent, je préférais rester dehors plutôt que chez des gens qui me proposaient des contreparties assez glauques. J’ai connu L’Hêtre sur internet, et deux jours plus tard les bénévoles m’ont donné rendez-vous à Strasbourg. J’ai pu intégrer l’appartement où je vis aujourd’hui à Mulhouse. Je suis en collocation avec une fille trans’, ça se passe bien. Ce serait mieux d’être tout seul, mais bon, parfois ça aide d’être deux. J’espère vraiment être embauché pour devenir autonome.» Kévin est pris en charge par L’Hêtre depuis le 8 février. Il s’est réinscrit au Pôle emploi et a trouvé un stage d’immersion aux côtés d’un kinésithérapeute dans un établissement pour personnes âgées. Son maître de stage va bientôt lui dire s’il peut lui proposer un emploi.

Pour continuer d’aider les jeunes LGBT en situation de rupture familiale, L’Hêtre lance un appel à dons. Vous trouverez toutes les informations sur cette page sur HelloAsso.

Photo Kévin par Melody Poinsot