Un rapport du Centre de contrôle des maladies (CDC) publié le 14 mars 2014 présente un cas rare de transmission du VIH entre deux femmes, sans qu’aucun autre facteur de risque que sexuel n’ait pu être identifié. Dans le passé, la confirmation d’une transmission entre femmes lors de rapports sexuels avait été difficile car il y avait quasiment toujours d’autres facteurs de risque présents ou ils ne pouvaient être écartés. Dans le cas de ces deux femmes, aucun autre facteur de risque n’a été décrit par la femme nouvellement infectée et les virus étaient pratiquement identiques.

D’AUTRES FACTEURS DE RISQUE
Le plus souvent, les infections par le VIH chez les Femmes ayant des rapports sexuels avec des femmes (FSF) ont été attribuées à d’autres facteurs de risque comme l’usage de de drogues par voie intraveineuse ou des rapports hétérosexuels concomitants. Le rapport du CDC explique que sur une enquête auprès de 960 000 femmes ayant donné leur sang, 106 femmes séropositives (sur 144) ont été interviewées: 102 étaient hétérosexuelles, trois étaient bies, une avait eu des rapports sexuels avec un ou une usager de drogue dont le sexe n’était pas connu, et trois avaient fait usage de drogue par voie intraveineuse. Aucune n’avait déclaré des rapports sexuels avec des femmes comme seul facteur de risque.

Ce nouveau rapport décrit une probable transmission de femme à femme, avec une analyse du virus, chez un couple qui a eu des rapports sexuels non protégés pendant les six mois d’une relation monogame. Bien que rare, la transmission du VIH entre femmes peut se produire. Le VIH est présent dans le fluide vaginal et dans le sang. Toute personne séropositive doit pouvoir connaître son statut et bénéficier d’un traitement. Efficace, celui-ci permet de réduire considérablement les risques de transmission.

Pour Yagg, Coraline Delebarre, experte en santé communautaire, analyse cette information.

coraline-kiosque-info-sidaComment réagissez-vous aux informations de ce rapport? Ma première réaction fut la perplexité face à la médiatisation tardive de ce cas de transmission datant pourtant de 2012. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour officialiser ce cas? Pourquoi également médiatiser ce cas comme s’il s’agissait d’une découverte majeure et première? Il s’agit pour le CDC d’un cas de transmission entre femmes par voie sexuelle avéré, confirmé scientifiquement, en dehors de tous autres facteurs de risques associés comme l’usage de drogues par voies intraveineuses ou les relations sexuelles avec des hommes concomitantes. Ce n’est pourtant pas le premier, puisqu’en 2003 déjà, Helena Kwakwa et Michel Ghobrial décrivaient un cas similaire incluant une transmission au VIH dans le cadre de relations sexuelles impliquant l’usage d’objets sexuels non protégés et des rapports «traumatiques» incluant la présence de sang. Les chercheurs ont également exclu tout autre facteur de risques connexe et se sont assurés que les deux femmes présentaient un génotype viral similaire.

Effectivement, et avant ces deux articles, les cas décrits et recensés de transmission du VIH chez les femmes homosexuelles n’avaient pu être exclusivement liés à des relations sexuelles avec une autre partenaire. Les femmes touchées avaient toutes soit des usages de produits en intraveineux, soit des relations hétérosexuelles déclarées. On ne pouvait donc pas affirmer scientifiquement la possibilité d’une transmission dans le cadre d’une relation sexuelle entre femmes. Ce sont ces doutes persistants qui empêchaient la mise en place de discours de prévention dans les communautés de femmes ayant des rapports avec des femmes et qui permettaient de supposer que la transmission du VIH était impossible, ou tout au plus théorique. Bien qu’entendable, cet état de fait est également en lien avec les représentations sociales de la transmission du VIH. Pour ce qui est des femmes ayant des relations homosexuelles on cherchera toujours d’autres facteurs de risques associés, épidémiologiquement plus confortables.

Selon moi, il est dommage d’avoir dû attendre un cas de transmission sexuelle entre femmes sans autres facteurs de risques pour promouvoir un discours de santé publique allant dans le sens de la prévention des rapports sexuels entre femmes, surtout dans les cas de couples sérodiscordants.

Car finalement peut importe le mode de transmission, il existe des femmes séropositives qui ont des rapports sexuels avec d’autres femmes et cette réalité devrait être entérinée et prise en considération depuis longtemps. L’article du CDC indique d’ailleurs clairement qu’aucun conseil de prévention n’avait été donné à ce couple de femmes à l’annonce de séropositivité de la première partenaire.

Si les cas de transmission entre femmes sont très rares, que peut-on dire aux couples de femmes dont l’une serait séropositive? Effectivement, et c’est un fait, les cas de transmission du VIH entre femmes sont de toute évidence rares, cependant, ils ne sont pas impossibles, ni inexistants. Il est important également de se décentrer d’une optique centrée sur le VIH pour une prise en compte globale de la santé sexuelle incluant les autres IST. Il est donc impératif de mettre en place des discours de prévention concernant les pratiques et comportements sexuels des femmes ayant des rapports sexuels avec d’autres femmes. Ce encore plus lorsqu’il s’agit de couples sérodiscordants où l’une des partenaires est séropositive et où les risques sont effectifs à partir du moment où les rapports ne sont pas protégés et où la personne séropositive n’est pas traitée ou a une forte charge virale.

Sachant que la question de l’infidélité ou du couple ouvert se pose également dans les relations entre femmes, il est important de mettre en place un discours de réduction des risques permettant de préserver la santé du couple, comme on le fait chez les gays, d’autant plus pour celles qui ont des rapports sexuels avec des hommes également.

Les discours de prévention sont simples: réaliser des tests de dépistages et connaître son statut sérologique, protéger ses rapports avec des préservatifs, même s’il s’agit de sex-toys et éviter ou protéger les rapports sexuels pendant les règles pour les couples sérodiscordants ou les partenaires séro-interrogatives; enfin pour les personnes séropositives, il est important d’être suivies médicalement et avoir une mise sous traitement rapide, si nécessaire, pour faire baisser la charge virale et donc le risque de transmission.

Y-a-t-il eu en France des études sur les lesbiennes et le VIH? Il n’existe pas à ma connaissance d’études spécifiques sur les lesbiennes et le VIH. Les premières données concernant la santé sexuelle des lesbiennes sont toutes issues de recherches en population générale. Brigitte Lhomond a été la première à s’y intéresser en notant que les femmes ayant des rapports sexuels avec des femmes avaient plus de partenaires au cours de leurs vie que les les femmes se déclarant strictement hétérosexuelles et notamment des hommes, le nombre de partenaires élevés étant un facteur de risques en matière d’IST. Ce constat fut confirmé par l’enquête Contexte de la Sexualité en France (CSF), notant que les femmes ayant des rapports sexuels avec des femmes avaient une prévalence d’IST supérieures aux femmes strictement hétérosexuelles. Mais aucune données sur le VIH n’apparaissaient clairement.

Que dit l’Enquête Presse gay et lesbienne à ce sujet. A-t-on des chiffres précis de prévalence chez les FSF? L’enquête Presse gay et lesbiennes de 2011 est la première enquête contenant un volet spécifique consacré aux FSF et permettant de récupérer des données épidémiologiques et socio-comportementales de cette population. Pour le moment, les résultats préliminaires indiquent que les FSF protègent rarement leurs rapports avec des femmes, seules 13% de celles-ci déclarent avoir utiliser au moins une fois des préservatifs, gants, ou digues dans leurs rapports. Concernant le VIH, et sur l’échantillon ayant déjà pratiqué un test de dépistage VIH (60%), la prévalence de séropositivité est de 0,7%, l’âge médian de ces femmes étant de 37, 5 ans. 58% de ces femmes connaissent leurs séropositivité depuis plus de 10 ans et 79% d’entre elles sont sous traitement antirétroviral. Le mode de contamination de ces femmes est inconnu mais aucune n’a eu une sexualité uniquement homosexuelle au cours de sa vie. Quoi qu’il en soit, cette prévalence reste élevée par rapport aux prévalences recensées en population générale et concernant les femmes strictement hétérosexuelles.

Retrouvez toute les infos sur la santé lesbienne sur le blog Yagg de la campagne de 2011 Comment ça va les filles?