Contributeur du New York Times, Benoit Denizet-Lewis a écrit dans le journal un long article sur les preuves scientifiques de la bisexualité. Pour  y parvenir, il s’est entretenu avec plusieurs expert.e.s à ce sujet, notamment John Sylla et Denise Penn de l’Institut américain de la bisexualité (AIB). Pour Brad S. Kane, un membre gay du conseil d’administration de l’Institut, il est important de contribuer à faire reconnaître la bisexualité comme une orientation sexuelle à part entière: «Les personnes bisexuelles sont incomprises. On les ignore. On se moque d’elles. Même au sein de la communauté homo, je ne peux pas compter le nombre de gens qui m’ont dit: « Oh, je ne sortirais jamais avec un.e bi.e » ou « Les bi.e.s, ça n’existe pas ». Les gens pensent, et particulièrement les gays, que les hommes qui disent être bisexuels mentent, ou sont sur le point de devenir gays, ou sont juste inconstants et incapables de faire un choix.»

«VOS PUPILLES INDIQUENT QUE VOUS ÊTES PLUS BI QUE GAY»
Une fois posé ce constat, l’auteur de l’article livre plusieurs données sur l’invisibilité des bi.e.s. D’après une étude du Pew Research Center réalisée en 2013, 72% des bisexuel.le.s dissimulent leur orientation sexuelle. Le Williams Institute a quant à lui estimé que 3,1% des Américain.e.s sont bisexuel.le.s, alors que 2,5% sont lesbiennes ou gays.

En mai 2013, l’auteur de l’article du New York Times a pris part à une étude mettant en lien bisexualité et curiosité sexuelle, le présupposé étant que les bi.e.s sont sexuellement plus curieux/ses que les autres. Cette étude a été menée sur 60 hommes qui s’identifient comme étant gays.  En mesurant la dilatation des pupilles de ces hommes à qui l’on présente des scènes de sexe incluant des hommes et des femmes, on parviendrait à déterminer leur véritable orientation sexuelle. «Vos pupilles se sont dilatées deux fois plus que la moyenne des hommes gays et autant qu’un homme hétérosexuel devant des femmes, a-t-on indiqué au journaliste qui se définit comme gay. Vos pupilles indiquent que vous êtes plus bi que gay.»

Benoit Denizet-Lewis a pris la nouvelle comme un choc car cela remettait profondément en question qui il est. Et il a finalement considéré qu’il était le seul à pouvoir déterminer sa propre identité: «Je ne crois pas être bisexuel, peu importe ce qu’en disent mes pupilles. Ce n’est pas ma véritable orientation sexuelle et ça ne correspond pas à mon identité. Bien que je ne méprise pas la valeur d’une étude en laboratoire sur l’excitation, j’ai parlé à plusieurs militant.e.s bi.e.s qui méprisent ces tests. La sexualité, m’ont-ils/elles dit, est bien trop complexe pour être quantifiée grâce à nos réactions devant de la pornographie.»

POURQUOI N’EST-ON SCEPTIQUE QU’ENVERS LES BI.E.S?
La façon dont Benoit Denizet-Lewis invalide cette étude pour lui-même, tout en considérant qu’elle est valable pour d’autres, est un des reproches que lui adresse Rachel, une contributrice du magazine en ligne AutoStraddle. Elle relève que les études sur l’authenticité de la bisexualité ont beau être financées par des organismes comme l’AIB, elles ne sont pas réalisées par des bi.e.s et encore moins sur des bi.e.s, l’étude mesurant la dilatation des pupilles ne concernant que des hommes gays.

«On permet aux hétéros et aux homos de s’identifier comme tel.le.s en dehors de toute expérience sexuelle, rappelle-t-elle. On présume que les hétéros sont hétéros avant même d’avoir eu une expérience sexuelle, et les homos sont d’ordinaire (même si ce n’est pas toujours le cas) cru.e.s par les autres lors de leur coming-out, même lorsqu’ils/elles n’ont pas eu de relation sexuelle avec une personne du même sexe. Alors pourquoi les chercheurs/ses restent sceptiques lorsqu’il s’agit de la bisexualité d’une personne quand celle-ci s’identifie comme étant bisexuel.le, quand elle a eu des relations avec des personnes de plusieurs genres, quand elle a peut-être dû affronter la désapprobation des hétéros comme des homos mais qu’elle a malgré tout continué à s’identifier comme bie, à moins qu’ils/elles ne soient parvenu.e.s à mesurer la dilatation de ses pupilles à la vue de parties génitales? Beaucoup de personnes dans cet article semblent prendre au mot les hétéros et les homos, mais quand il s’agit des bisexuel.le.s, on reste coincé à ce qu’elles appellent « l’épineux problème de l’identité face au comportement ».»

Elle pointe également du doigt le fait que très peu de femmes prennent la parole dans l’article du New York Times. «Les hommes bisexuels et leurs expériences sont les plus mises en avant, ce qui donne l’impression fausse que a) les problèmes des hommes bisexuels sont les plus importants, et b) que les problèmes des hommes bisexuels sont les problèmes de tou.te.s les bisexuel.le.s. De la même façon que les gays et les lesbiennes font face à des problèmes et des oppressions différents – les lesbiennes ne sont généralement pas perçues comme un accessoire pour les femmes hétéros qui adorent faire du shopping, et des inconnu.e.s ne demandent pas aux gays comment ils font pour avoir des relations sexuelles avec pénétration – les bi.e.s des différents genres font face à des problèmes très différents.»

LA VIE DES BI.E.S N’EST PAS PLUS FACILE
Tout n’est pas à jeter dans l’article du New York Times, loin s’en faut. Benoit Denizet-Lewis rappelle, faits à l’appui, le poids de la communauté homosexuelle dans l’invisibilisation des personnes bies. Lorsque le plongeur Tom Daley a fait son coming-out de bi, l’écrivain gay Andrew Sullivan a insinué que le jeune homme était dans une phase de transition. Des décennies plus tôt, les homos exprimaient même ouvertement de la défiance à l’encontre des bi.e.s: la Société pour les droits humains, inspirée par le docteur gay allemand Magnus Hirschfeld et fondée à Chicago en 1924, rassemblait des gays mais a tenté d’exclure les bi.e.s. Pendant les années 90, les hommes bis ont été accusés de transmettre le sida aux femmes.

Quand la militante bisexuelle Robyn Ochs a fait son coming-out à l’université auprès de lesbiennes, elle a été rejetée, raconte-t-elle dans le New York Times: «Elles m’ont dit qu’on ne pouvait pas me faire confiance, que les bies quittent toujours leurs compagnes pour un homme. Si j’avais fait mon coming-out en tant que lesbienne, j’aurais été accueillie à bras ouverts, on m’aurait invitée aux fêtes, j’aurais pu rejoindre l’équipe de softball. Le tapis rouge des lesbiennes, si vous voulez. Mais dire que je suis lesbienne signifiait que j’aurais dû renier l’attrait que j’avais pu ressentir pour les hommes comme si je n’étais pas vraiment consciente.»

C’est l’un des rares témoignages de femmes dans l’article du New York Times. Pour Rachel d’AutoStraddle, Benoit Denizet-Lewis s’est contenté d’opposer deux groupes de femmes, sans mentionner d’autres sujets importants, comme le fait que presque la moitié des femmes bisexuelles ont été violées. L’auteur de l’article du New York Times cite toutefois Brian Dodge, chercheur à l’Université de l’Indiana, qui a démontré que les dépressions, l’anxiété, l’usage de drogues, les comportements suicidaires et les problèmes de santé sexuelle sont plus répandus chez les bi.e.s que chez les hétéros et les homos. «En gros, il n’est pas simple d’être bisexuel.le», indique-t-il, détruisant un préjugé largement répandu.

En France, les préoccupations liées à la biphobie ont fait l’objet d’une enquête menée l’an dernier par SOS homophobie, avec Act Up Paris, Le Mag et Bi’Cause.

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