Tout semble déjà avoir été dit sur le film polémique et pourtant Palme d’or La vie d’Adèle, le film qui met en scène une histoire d’amour entre deux femmes. Cet article ne prétend pas détenir la vérité ni même offrir un éclairage différent, mais «simplement» partager une vision de spectatrice, lesbienne qui plus est. Cependant, ami.e lecteur/trice, si tu n’as pas encore vu le film et que tu as peur de t’ennuyer, j’ai un jeu à boire pour toi: un shot à chaque référence bon chic bon genre. Ne prend pas d’alcool trop fort, tu vas être assez rapidement ivre.

En tant que fan de la BD de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, dont est adapté le film, lesbienne militante et cinéphile, j’avais trois exigences concernant La vie d’Adèle: de la qualité cinématographique, une bonne adaptation de la BD et une représentation juste de l’homosexualité.

Ces trois exigences ne sont clairement pas remplies, mais je reste incapable de dire si j’ai détesté le film ou pas. Pour citer ma copine (qui a d’ailleurs eu le bon goût de s’appeler Adèle), La vie d’Adèle est à la fois un excellent film et un navet.

UNE PALME D’OR MÉRITÉE?
N’ayant jamais vu un seul film de Kechiche, j’ignorais à quoi m’attendre. Et à vrai dire, ce qui m’a le plus gêné dans le film, surtout dans la première partie, c’est le trop fort réalisme du film. Cependant, ce qui, pour moi, est un défaut subjectif est en fait une qualité objective. Les scènes entre les lycéens sont très bien écrites et reconstituées: on parle jeune sans être trop caricatural. Et c’est bien mon problème: la «mentalité lycée» m’énerve déjà bien assez pour ne pas en plus voir ça au cinéma. À l’inverse, j’ai apprécié le fait que les personnages mangent salement et aient de la morve qui coule quand ils pleurent. Le monde de Kechiche, c’est le monde de l’hyper-réalisme. Son histoire est profondément ancrée dans un contexte social, avec son propre langage et sans faux-semblants.

C’est justement dans la représentation des problématiques sociales que Kechiche excelle le plus. Le contraste social entre les deux femmes est très bien mis en relief sans être pour autant trop caricatural: les parents d’Adèle ne sont pas des «gros beaufs», tout comme ceux d’Emma ne sont pas véritablement une caricature de bobos, mais plutôt des amateurs d’art, de nourriture et de bons vins comme chacun en a déjà rencontré. Pour le coup, j’applaudis totalement la représentation des différences sociales entre les deux femmes et la façon dont est mise en scène la difficulté de s’intégrer dans un milieu social qui n’est pas le nôtre.

Le film prend son envol au cours de la deuxième partie, où nous assistons à la lente et douloureuse rupture entre Adèle et Emma et la difficulté de se reconstruire après cela. Ici, on sent le cinéaste plus à l’aise face aux problématiques que sont la fin de la passion amoureuse, la jalousie et la douleur, plutôt que face à des problématiques homosexuelles. Quel dommage cependant que la scène de rupture soit si peu crédible! Nous avons d’un côté Adèle Exarchopoulos qui joue très bien le remords et la douleur de perdre l’être aimé et Léa Seydoux qui semble avoir bien du mal à jouer la fureur d’Emma.

Car il est vrai que nous n’avons toujours pas parlé des actrices. Je les ai toutes deux beaucoup aimées (mises à part quelques scènes pas très justes, dont celle de rupture). Il y a une véritable alchimie entre elles, ce qui rend les scènes de drague, puis la scène de retrouvailles, très belles. En ce qui concerne Léa Seydoux, le saut dans le temps est très bien fait et lui apporte une nouvelle dimension, celle d’une femme qui se bat entre le désir de garder sa nouvelle famille et celui de se remettre avec la femme qu’elle a le plus aimé dans sa vie. Pour Adèle Exarchopoulos, le changement n’est tout simplement pas crédible: elle n’a pas changé d’un iota, que ce soit physiquement ou dans sa manière de parler (j’ai un peu de mal à imaginer une institutrice dire «steuplait» à un de ses élèves, par exemple).

Cinématographiquement parlant donc, le film est réussi: il est touchant et porté par deux très bonnes actrices méritant le prix d’interprétation.
Sauf qu’un tel film ne peut être pas analysé qu’à travers le prisme de la qualité cinématographique. Il souffre tout d’abord de la comparaison avec Le Bleu est une couleur chaude.

La scène de rencontre entre Emma et Adèle dans la BD


UN BLEU UN PEU MOINS ÉCLATANT

Je n’ai pas aimé la première partie du film. J’ai déjà évoqué l’hyper-réalisme parfois gênant, mais il y a aussi le fait que l’histoire est bien plus belle dans la BD originale. Un exemple parmi d’autres pour illustrer mon propos: dans le film, Adèle (Clémentine dans la BD) et Emma s’embrassent, avant de passer directement à la fameuse scène de sexe. Dans Le Bleu est une couleur chaude, les choses sont plus compliquées étant donné qu’Emma rétro-pédale de nombreuses fois (notamment vis-à-vis de sa copine, dont on ignore totalement le devenir dans le film). Adèle/Clémentine finit par la suivre jusqu’à son appartement et lui demande, furieuse, pourquoi elle ne l’a jamais invitée ici. Réponse d’Emma: «Parce que je n’aurais jamais pu me retenir de te faire l’amour». Rien de tout cela dans le film: d’ailleurs, l’amour entre les deux femmes est finalement très peu évoqué.

Quel comble pour un film de 3 heures! Quid de Valentin, le meilleur ami gay, très peu évoqué alors que c’est lui qui va soutenir Adèle/Clémentine tout au long de l’histoire? Que deviennent les parents d’Adèle? Fait-elle son coming-out auprès de ses parents? Comme j’ai pu le lire sur internet, de la BD de Julie Maroh, Kechiche n’a retenu que ce qui l’arrangeait. En commençant par dé-politiser l’histoire.

UNE REPRÉSENTATION DE L’HOMOSEXUALITÉ INCOMPLÈTE
Disons-le clairement: oui, l’homosexualité est politique. Elle le sera tant qu’on aura encore à se cacher dans la rue, tant qu’on sera instrumentalisés à des fins politiques, tant que des adolescents seront mis à la porte de chez eux, tant, tout simplement, qu’on aura encore à faire des coming-out. Sauf que l’œuvre de Kechiche ne met qu’assez peu en relief ces problématiques, malgré quelques scènes.

J’en veux pour preuve la scène où Adèle est prise à partie par ses amies après qu’elles l’aient vue partir avec Emma. L’une d’elle finit par lui dire qu’elle la trouve «dégueulasse», qu’elle «ne touchera jamais [sa] chatte» (sic). Ces scènes sont représentatives de l’homophobie dans le milieu scolaire. Pourquoi alors, au moment de la promotion du film, ne pas avoir parlé de cela, en se réfugiant derrière un «c’est surtout une histoire d’amour universelle»? Pourquoi ne pas prendre parti et dire que oui, l’homophobie en milieu scolaire est un problème, qu’on entend trop souvent des «pédés» et qu’on voit trop souvent des couples homosexuels être pris à part? Ces scènes (présentes aussi dans la BD) sont pourtant frappantes dans le film et prouvent bien que non, on ne peut pas dire qu’il s’agit d’une histoire d’amour «comme les autres». Pas encore du moins.

J’en viens donc à un autre point: je n’en veux pas à Abdellatif Kechiche d’être un homme cisgenre (c’est à dire «biologique») et hétérosexuel, et de ce fait complètement étranger aux oppressions que subissent les LGBT. Je lui en veux de ne pas s’être renseigné avant de faire son film. Et de n’avoir pas poussé ses actrices à essayer de comprendre ce que vit un couple de lesbiennes, loin du glamour de la palme d’or. Comme le dit Julie Maroh, ça manquait cruellement de lesbiennes sur le plateau.
D’où les fameuses scènes de sexe: si Kechiche avait songé à demander à des lesbiennes leur avis sur les positions sexuelles utilisées par les actrices, j’ose espérer qu’on ne se serait pas retrouvés avec ce genre de scènes. Je peux comprendre que Kechiche ne veuille pas d’un moment de pur érotisme (même si franchement, c’était digne d’un mauvais film pornographique hétéronormé) mais qu’il y préfère un moment de concrétisation de leur amour. Sauf que la concrétisation n’est absolument pas crédible, que ce soit par les positions ou par l’assurance dont fait preuve Adèle alors que c’est sa première fois. Alors que tout le reste était finalement assez réaliste, cette scène créé une véritable cassure. C’est bien beau de vouloir représenter des lesbiennes, mais c’est quand même embêtant de rater la scène déterminante…

Enfin, les problématiques LGBT sont aussi absentes de la deuxième partie du film. Ce qui nuit véritablement à la relation entre Adèle et Emma, c’est le placard. Tout le long du film (et surtout de la BD: c’est ce qui la tue littéralement à petit feu), Adèle se bat contre son homosexualité et contre son amour pour une femme qui elle, assume son homosexualité, milite et est dans une famille plus ouverte.
Le vrai propos devrait être, selon moi, le placard qui ronge Adèle et qui ronge son couple, l’empêchant de l’assumer complètement et qui va le détruire encore plus que ne le font les différences sociales. Une fois de plus, une telle relation ne peut pas se présenter comme une relation universelle, bien que les sentiments le soient.

La fin du film m’a également laissée dubitative: la caméra suit Adèle qui sort du vernissage de l’exposition de son ex, convaincue qu’elle n’a plus rien à faire dans son monde. Elle a auparavant parlé à un comédien loin d’être moche (et déjà croisé des années plus tôt, à l’anniversaire qu’elle a organisé pour Emma), qui la voit partir et commence à la suivre avant de se raviser. Que faut-il comprendre de cette fin? La suggestion d’une possible romance avec lui, considérant son histoire avec Emma comme «une passade lesbienne»? Ou le fait qu’elle avance sans se retourner vers lui signifie-t-il qu’elle «reste lesbienne»? Cette fin semble être faite pour contenter tout le monde et c’est bien son problème.

Que retenir alors de La vie d’Adèle? Le film n’est pas évident à juger. En tant que lesbienne, je suis très dubitative quant à la représentation du couple et de son histoire. En tant que cinéphile, je suis satisfaite de ce film qui regorge de beaux plans et de scènes justement jouées. Mais je regrette des ruptures violentes qui tranchent avec la qualité générale: incohérences, trop nombreuses références artistico-littéraires (qui pour moi ne sont souvent là que pour montrer la culture du réalisateur)…
En soi, ce film n’est pas désagréable (j’ai vu pire, comme L’inconnu du lac qui avait au moins eu la bonne idée de ne durer que 1h30 et non 3 heures). Mais la qualité de la BD est tellement supérieure que j’en viens à regretter son adaptation.

PS: Je ne suis volontairement pas revenue sur le comportement problématique de Kechiche et de ses actrices: le Docteur Marv le fait déjà très bien ici. Sachez cependant que cela entre en compte dans ma critique du film, partant avec un a-priori très négatif.

Photo Wild Bunch

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