La disparition brutale de Patrice Chéreau à l’âge de l’âge de 68 ans a été l’occasion de multiples hommages à l’homme de théâtre, de cinéma et au metteur en scène d’opéras. Mais peu ont abordé l’homosexualité du cinéaste de L’Homme blessé ou de Ceux qui m’aiment prendront le train. Patrice Chéreau évoquait peu son homosexualité. Une des rares fois, c’est dans une interview accordée au Guardian en 2009, alors qu’il met en scène I Am The Wind, à Londres. Il explique au journaliste que son homosexualité l’a «affecté en tant qu’artiste», mais il ne saurait pas dire précisément comment:

«Je n’ai jamais voulu me spécialiser dans les histoires gays et la presse gay m’a critiqué pour cela. Mais les histoires d’amour sont partout les mêmes. Le jeu du désir, et comment vous vivez avec le désir, sont les mêmes.»

L’HOMME BLESSÉ, RÉALISTE OU MISÉRABILISTE?
Entre la communauté gay et Chéreau, on ne peut pas parler d’une histoire d’amour. C’est L’Homme blessé qui va mettre le feu aux poudres. En 1983, le troisième film de Chéreau, qui traite ouvertement de l’homosexualité, crée le scandale et la polémique au festival de Cannes, où il est présenté.

L’histoire? Henri (Jean-Hugues Anglade), un adolescent ordinaire qui s’ennuie dans une famille bourgeoise, croise Jean dans les toilettes d’une gare parisienne. Le film, récit de cette passion destructrice, avait été critiqué pour sa vision glauque et misérabiliste de l’homosexualité. Même si Chéreau s’est toujours défendu d’avoir fait un film sur l’homosexualité. Pour Didier Roth Bettoni, auteur de L’Homosexualité au cinéma (La Musardine), une fois passées la polémique et les accusations de l’époque, il faut au contraire voir L’Homme blessé comme «le premier grand film intrinsèquement homosexuel (par son thème, ses personnages, son atmosphère, sa sensibilité de metteur en scène et d’auteur mais aussi l’axe de son regard) du cinéma français.»

Jean-Hugues Anglade, alors jeune comédien, explique la «méthode Chéreau» dans une interview donnée en 2003 à Télérama:

«Je débutais, et j’avais très peur de mon personnage. Pour que je ne m’affole pas, Patrice m’a désossé tout le scénario. On a pointé les moments charnières du héros, tous les glissements de dialogues qui révélaient son évolution. Ça m’a incroyablement sécurisé.»

Dans Bleu, blanc, rose, le documentaire d’Yves Jeulans sur l’homosexualité sorti en 2002, Patrice Chéreau parle de la représentation réaliste de la drague homosexuelle qu’il a présenté dans L’Homme blessé et le documentaire montre aussi des réactions, pas toujours positives.

http://www.dailymotion.com/video/x33et4_bbr4-les-annees-roses-2-2_news&start=432

LA SÉROPOSITIVITÉ DANS «CEUX QUI M’AIMENT PRENDRONT LE TRAIN»
Dans les années 80, Patrice Chéreau enchaîne mises en scène de théâtre et d’opéras. L’homosexualité revient dans Ceux qui m’aiment prendront le train (1997). Le jeune Bruno (Sylvain Jacques), séropositif, va provoquer une crise dans le couple formé par François (Pascal Gréggory) dont il a été l’amant et Louis (Bruno Todeschini) qu’il drague dans le train en partance pour Limoges où tous vont assister à l’enterrement d’un proche. La séropositivité n’est pas au centre de ce film, elle n’en est qu’un motif secondaire.

Dans ce film, Vincent Perez campe le personnage de Viviane, une femme en transition, le thème de la transsexualité devenant dans les années 90 un thème exploré par les cinéastes gays (Sébastien Lifshitz avec Wild Side, Bertrand Bonello avec Tiresia).
C’est le personnage de Viviane qui a poussé Pascale Ourbih, la présidente du festival Chéries-Chéris, à faire du cinéma si l’on en croit une interview qu’elle a donné à Respect Mag en 2009:

«L’interprétation de Vincent Perez, dans le rôle d’une transsexuelle fut saluée par la presse. Mais il n’a pas incarné le trans. À partir de ce moment-là, je me suis promis de nous rendre hommage. Après dix ans de silence, je suis revenue devant une caméra.»

Ceux qui m’aiment prennent le train – Bande annonce FR by _Caprice_

Dans Son frère, sorti en 2003, qui montre les retrouvailles de deux frères, c’est le personnage hétéro (Thomas, interprété par Bruno Todeschini), qui est atteint d’une maladie du sang, et qui va passer du temps avec son frère homo (Luc, joué par Eric Caravaca). Chéreau y filme la déchéance physique avec une rare intensité.

Dans Bleu, blanc, rose, Chéreau évoque les deux auteurs morts du sida avec qui il a travaillé, Hervé Guibert et Bernard-Marie Koltès:

http://www.dailymotion.com/video/x36cgy_bbr7-les-annees-noires-3-3_news&start=845

Ce que les militants gays ont pu reprocher à Chéreau, c’est qu’il ne l’était pas, militant. En tout cas pas ouvertement. Dans les années 90, il avait bien participé à quelques manifestations d’Act Up-Paris lors de la Journée mondiale contre le sida. Mais on ne l’a pas beaucoup entendu sur la question des droits. Il n’était même pas très favorable au pacs, «une imitation du couple hétérosexuel», tout en admettant avoir ensuite «mis de l’eau dans son vin». Puis en 2003, il se disait «très pour» l’adoption.

http://www.dailymotion.com/video/x3bmiz_bbr9-les-annees-rainbow-2-2_news&start=813

Yagg avait d’ailleurs pu interviewer Patrice Chéreau l’hiver dernier, lors de la grande manifestation pro-mariage du 27 janvier.

Homme discret, Patrice Chéreau n’a pas été à l’avant-garde du combat pour l’égalité des droits, mais il n’a pas été au placard non plus, comme le sont encore tant d’hommes et de femmes homos. Il laisse une œuvre traversée par l’homosexualité, de grands films, des mises en scène d’opéras et de théâtre qui ont fait date.