Dans une tribune publiée avant-hier sur Out.com, Michael Lucas (à gauche), réalisateur de pornos gays avec son entreprise Lucas Entertainment, et chroniqueur pour plusieurs magazines, s’en prend violemment au militant des droits LGBT Nikolai Alekseev. Michael Lucas accuse ce dernier d’avoir retourné sa veste en jouant maintenant le jeu du gouvernement et niant les conséquences dramatiques de la loi homophobe sur la vie de milliers de personnes. Décryptage de cette confrontation.

LE DISCOURS AMBIGU DE NIKOLAI ALEKSEEV
Les preuves de Michael Lucas viennent d’abord du compte Facebook du militant où il aurait écrit le 17 août dernier: «Je déteste l’Occident pas moins que Poutine», avant de se plaindre de «l’hystérie des pays occidentaux autour des droits des LGBT en Russie et aux Jeux de Sotchi.»

Encore d’après Michael Lucas, Nicolai Alekseev aurait affirmé «ne subir aucune oppression» en étant actuellement en Russie. Ces messages ne sont pas (plus?) visibles sur son compte. Michael Lucas s’appuie aussi sur une longue tribune publiée le 24 août sur le site de RT. Paradoxalement, Nikolai Alekseev y affirme que la loi promulguée par Vladimir Poutine est le coup d’envoi d’une importante mobilisation au sein de la communauté LGBT russe:

«Davantage de militant.e.s manifestent dans plusieurs villes. (…) Le sujet est largement débattu dans les médias. C’était impensable en 2005 quand nous avons commencé. L’effet est exactement à l’opposé de ce que les auteurs voulaient atteindre. Ils font la promotion de la propagande gay en Russie plus qu’aucun militant LGBT. Comme je l’ai toujours dit, les conséquences de ces lois seront principalement sociales, pas juridiques. (…) Nous continuerons le combat sur le terrain, avec ou sans le soutien de la communauté internationale. Les lois interdisant la « propagande homosexuelle » seront abolies, alors qu’elles sont du mauvais côté de l’histoire.»

Ce sont ces mots quasi rassurants qui ont visiblement alerté Michael Lucas quant à la possibilité que le militant russe soit passé chez l’ennemi. Pour le réalisateur, Nikolai Alekseev discrédite plusieurs autres militant.e.s LGBT, dont Masha Gessen, et s’en prend aux pays occidentaux après avoir cherché à tout prix à gagner leur attention toutes ces années:

«Autrefois un des plus virulents opposant public aux horribles lois anti-gay, il dit désormais que les dangers ont été exagérés par l' »Occident ». C’est en effet un changement remarquable.»

LE «GAY DE POCHE» DU KREMLIN?
Ce revirement de situation en a rappelé un autre à Michael Lucas à l’époque du comité anti-sioniste de l’URSS dans les années 70 et 80.

«A l’époque, personne ne parlait des homos. Les bouc-émissaires étaient les Juifs qui étaient diabolisés par des campagnes de propagande du gouvernement (sous couvert d’anti-sionisme) et subissaient la discrimination couramment. Les juifs russes qui voulaient fuir ce traitement en émigrant n’avaient pas le droit de le faire, et au début des années 80, ces Refuseniks devenaient un problème pour les relations internationales de la Russie. En 1983, la Russie a tenté désespérément une ruse de relations publiques. Le département de la propagande a fondé le comité anti-sioniste et a recruté ou fait pression sur des juifs soviétiques connus – soldats, écrivains, artistes, scientifiques – pour le rejoindre. Refuser impliquait des répercutions. L’idée était de montrer que les Juifs eux-mêmes étaient d’accord avec les calomnies du Kremlin. Heureusement, cela a échoué ; ni les Juifs en Russie, ni la communauté internationale n’ont été dupés par ces «Juifs de poche» du Kremlin et le comité a sombré dans l’oubli.»

Pour Michael Lucas, le Kremlin a donc approché Nikolai Alekseev de la même façon que l’URSS avait tenté de redorer son image. Acheté? Menacé? Convaincu? Peu importe la méthode, le réalisateur est sûr de lui: Nikolai Alekseev est devenu la caution gay de Vladimir Poutine:

«Il n’est pas important de savoir pourquoi Alekseev a trahi la cause. Ce qui compte c’est que tout le monde sache qu’il ne peut plus être considéré comme un défenseur des LGBT russes.»

LES RUSSES, MOINS PERSÉCUTÉ.E.S QUE D’AUTRES?
Si le jugement de Michael Lucas peut sembler un peu hâtif sur certains points, Nikolai Alekseev tient malgré tout dans cette tribune un discours très dur vis-à-vis des personnes et des familles ayant fui l’homophobie de la Russie. Dur et presque cynique:

«Il y a une semaine, j’ai reçu un message d’un ami Facebook qui vit aux Etats-Unis. Il m’a cité une lettre qu’il a reçu d’un ami russe gay à Moscou qui s’apprête à quitter le pays pour demander l’asile politique aux Etats-Unis. Le plan a déjà complètement fonctionné. Un faux protocole de police comme signe de poursuites par les autorités est prêt, la porte de son appartement a été peinte du mot «pidor» (pédé). (…) Un petit pot-de-vin, un billet d’avion – c’est tout ce qu’il faut pour réaliser son rêve. Il y a une autre famille homo dont j’ai entendu parler et qui a récemment déménagé à San Francisco, qui ne s’est même pas embêtée à montrer une preuve de poursuites en Russie. Ils obtiendront sûrement l’asile, le chat inclus. Comme l’arnaque de la mafia russe a organisé un faux asile pour des hétéros aux États-Unis il y a quelques années, on va voir arriver une foule d’hétéros – la plupart homophobes – obtenir l’asile parce qu’ils sont considérés comme gays. Je plains tellement les homos réellement persécutés en Iran, en Arabie Saoudite, au Zimbabwe, ou en Ouganda, qui sont le plus souvent renvoyés dans leur pays où ils risquent l’emprisonnement ou même la mort.»

JUSTE UNE QUERELLE D’ÉGOS?
La réaction de Nikolai Alekseev ne s’est pas faite attendre. Très vite, le militant hurle à la diffamation et affirme sa détermination à poursuivre Michael Lucas en justice. Le militant a même décidé qu’il quittait définitivement le militantisme: «J’ai déjà hâte de voir comment et qui compte travailler sur tous les appels en attente de Russie sur les questions LGBT… maintenant que j’abandonne tout ça, a-t-il affirmé sur son compte Facebook. J’imagine que personne n’aimera travailler gratuitement comme je l’ai fait pendant 8 ans? Espérons que Michael Lucas paiera pour tout ça avec l’argent de ses pornos…». Coup de tête ou décision irrévocable? L’avenir nous dira si Nikolai Alekseev continuera à s’investir comme il l’a fait. Sur Twitter, la teneur des échanges est parfois d’une puérilité consternante:

Alekseev: «Je vais poursuivre Michael Lucas pour cet article.»
Lucas: «Fais ce que tu dis, vas-y. Beaucoup de mots mais rien de concret.»

« J’ai décidé de quitter le militantisme LGBT. Je n’ai fait que mettre l’argent de ma poche pour me prendre des insultes. »

« Tu peux m’insulter autant que tu veux mais je ne permettrai pas que tu insultes ma mère. C’est la femme la plus courageuse que je connaisse! »

« Personne n’a parlé de ta mère. Cette conversation tourne autour de toi, et de toi seul. »

« Si ma mère de 72 ans meurt à cause de ton article, j’engagerai personnellement quelqu’un pour le tuer. Il ne s’en tirera pas comme ça. »

« Je suis perdu. Qu’est-ce que mon article a à voir avec ta mère? »

Photos Lucas Entertainment / Niko111