Ali* est homosexuel et marocain. Impossible d’assumer sa sexualité dans son pays, d’autant qu’il y a été policier. Donc Ali a vécu caché. Jusqu’à ce que quelqu’un le dénonce. À partir de là, l’ambiance a changé. Plusieurs de ses collègues ont commencé à prendre leurs distances. Il raconte qu’à cause «du bouche à oreilles ça a commencé à devenir grave, des policiers religieux [le] menaçaient sans cesse». Il a alors pris la décision de partir, de quitter son pays pour venir se réfugier en France. Un départ il y a 17 ans qui a été le début d’un long et difficile parcours. Parce qu’il a fallu reconstruire une vie dans un pays qu’il ne connaissait pas et qui lui a refusé longtemps des papiers, une existence légale.

EN FRANCE AUSSI, LE POIDS DU SECRET
Au début, la situation est presque pire en France pour Ali. «J’ai senti un vide parce qu’au Maroc ma vie était stable, j’étais fonctionnaire, en France je suis arrivé sans rien». Hébergé par sa sœur en région parisienne, le nouvel immigré a «d’abord cherché à [s’en] sortir dans [sa] vie privée». Pendant cinq ans après son arrivée, il a continué de se cacher. «Enfermé en moi même, sans révéler mon secret à ma famille, je suis resté dans la même discrétion qu’au Maroc» explique-t-il. Au cours de ses années, il a refusé plusieurs rencontres avec des femmes et même des propositions de mariages organisées par sa famille. Le poids du mensonge est devenu trop lourd à porter et Ali s’est dévoilé en 2001. Une «catastrophe totale» qui a entrainé son reniement par «la moitié» de sa famille.

«L’ESPOIR» D’OBTENIR DES PAPIERS
Au cours de cette période et par la suite, Ali a dû enchainer plusieurs emplois non déclarés, sur les marchés et dans la restauration. En effet, sans titre de séjour, impossible de travailler de façon légale. Et comme l’obtention d’un titre de séjour est souvent conditionnée à une promesse d’embauche, l’ancien policier s’est retrouvé dans une situation ubuesque. Sans connaissance des démarches à effectuer pour obtenir la régularisation de sa situation, il a bien tenté d’écrire une «lettre au préfet» après son coming-out, mais en vain. C’est n’est qu’en 2006, dix ans après son arrivée dans l’Hexagone, qu’il fait la rencontre par «un ami» de l’Ardhis, l’Association pour la reconnaissance des droits des personnes homosexuelles et transsexuelles à l’immigration et au séjour. Avec le soutien de ses militants, Ali a déposé un premier dossier de demande de régularisation en 2007. Le préfet a alors estimé qu’il n’était pas assez intégré malgré ses dix ans de présence en France et a refusé de lui octroyer des papiers. Suivent trois ans de lutte. «J’ai pris un avocat, nous avons fait recours contre la décision. En 2009, le juge administratif m’a donné raison et je me suis vu régularisé, c’étaient mes premiers papiers». Un simple récépissé de trois mois d’abord, puis deux titres de séjour d’un an chacun.

DES REFUS «TRAUMATISANTS»
Sauf qu’entre temps, la préfecture avait fait appel à son tour de la décision prise par le juge en 2009. Et en 2011, la sentence tombe: Ali est de nouveau sans-papiers suite à un arrêt de la Cour administrative d’Appel qui statua en faveur du Préfet. Entre temps il a dû partir de chez sa sœur, travailler au noir et se faire héberger de ci de là, notamment dans un refuge pour personnes sans-domiciles. «Ça a été une période très dure» dit-il aujourd’hui.
«J’ai été traumatisé. La carte ça a été un espoir. J’avais commencé à ce moment une autre vie».
Nouveau chemin qui s’est brutalement interrompu. A l’aide de gens à l’ARDHIS «dans la même situation» que lui, Ali est finalement parvenu à surmonter cette épreuve et à avoir le courage de déposer, encore une fois, une demande de régularisation.

POUVOIR ENFIN SE PROJETER DANS L’AVENIR
Il a cette fois bénéficié du soutien d’Esther Benbassa, qui est intervenue en tant que sénatrice auprès de la préfecture. Début août, le préfet a décidé sa régularisation. Ali bénéficie donc d’un droit au séjour d’un an, avec une autorisation de travailler. En attendant la carte qui est en fabrication, il dispose pour 4 mois d’un récépissé. Il devra retourner dans un an à la préfecture pour demander le renouvellement, en attendant d’avoir une carte de dix ans dans quelques années peut-être, qui lui permettrait de «faire des projets», d’envisager un avenir dans lequel il pourrait construire une relation sur la durée et pourquoi pas retourner au Maroc. «Pour les vacances» seulement puisqu’après tout ce temps et malgré les difficultés, Ali en est certain sa «vie est ici», en France.

* Le prénom a été changé.

Photo Samuel Zralos