Yagg a profité de la venue en France, dans le cadre de l’Europride, de l’activiste turque Elif Avci, qui milite à l’association LGBT Lambdaistanbul, pour la rencontrer. L’occasion d’en savoir plus sur ses engagements, la situation des minorités sexuelles en Turquie, mais aussi sur le rôle des LGBT lors des mouvements de protestations au parc Gezi.

PAS DE LOIS POUR PROTÉGER LES LGBT
Pour Elif Avci, rejoindre l’association Lamdaistanbul et militer s’est vite présenté comme une nécessité: «J’étais obligée d’intégrer l’association parce que je voulais vivre ma vie librement, et aimer qui j’ai envie d’aimer sans crainte. On peut vivre en se cachant, mais ça ne signifie pas qu’on vit bien.» Selon elle, la situation des LGBT turcs reste très préoccupante aujourd’hui: «Pour l’instant, c’est dangereux à tous les niveaux, que ce soit dans la famille ou au travail. Il n’y a pas de lois pour protéger les LGBT, donc aucune reconnaissance. En politique, certain.e.s membres du AKP (le Parti pour la justice et le développement, conservateur, actuellement au pouvoir) nous considèrent comme des malades mentaux et refusent de nous accorder des droits. Dans les médias, il y a encore une très grande incompréhension, qui nourrit la peur des gens.» Il est donc encore trop tôt pour penser à des revendications comme le mariage pour tous en Turquie. «Si on pouvait déjà vivre librement, pouvoir se montrer, c’est déjà le plus important pour nous, explique Elif Avci. Mais peut-être que les choses pourront avancer, une fois ces étapes franchies.»

«LES GENS NOUS ONT VU.E.S D’UNE MANIÈRE DIFFÉRENTE»
L’investissement des personnes LGBT lors des manifestations au parc Gezi a été médiatisé: «Avant ces événements, le parc Gezi était déjà un endroit important pour les LGBT, on a été parmi les premier.e.s à prévenir le monde de ce qui se passait, parce qu’on était déjà sur place. Et nous n’en avons pas bougé, car si le parc était détruit pour mettre à la place un centre commercial par exemple, les LGBT auraient fait partie de ceux/celles à qui on aurait refusé l’accès.» Mais le rôle des LGBT ne s’est pas arrêté là: «Nous nous sommes montré.e.s et nous avons même sortis les drapeaux arc-en-ciel pour montrer qu’on était là, raconte Elif Avci. Ce n’était pas la première fois que nous étions confronté.e.s à la police, alors nous n’avions pas spécialement peur, ce qui a rassuré beaucoup d’associations et de personnes.» Durant les semaines qui suivent, les LGBT s’investissent dans la vie du camp avec les autres associations: «Le fait que ça a été assez long, qu’on soit là depuis le début, ça a créé une confiance car les gens nous ont vu.e.s d’une manière différente et ça a pris plus d’ampleur que d’habitude. Partout où les gens allaient, ils pouvaient voir un drapeau arc-en-ciel. Comme il y avait beaucoup de policiers en civil, les gens étaient souvent très méfiants. Mais il serait impossible de mettre un drapeau arc-en-ciel dans les mains d’un policier!, plaisante-t-elle. Je sens que de plus en plus de personnes s’intéressent aux LGBT et pourraient venir se renseigner, ce qui nous pousse à continuer nos actions.»

ENSEMBLE
«En Turquie, on se définit comme faisant partie des LGBT, c’est une communauté à part et ensuite, on dit à quelle partie du sigle on appartient. On ne cloisonne pas, c’est une lutte commune et nous devons avancer ensemble. En France, j’ai le sentiment que c’est un peu différent, que les gays sont avec les gays, les lesbiennes avec les lesbiennes, etc. Je crois qu’on a plus de force si on est rassemblé.e.s et que ça nous permet d’obtenir des droits ensemble.» En outre, Elif Avci explique que les revendications ne se limitent pas aux seuls droits des LGBT: «Les LGBT ne participent pas que à la gay pride, mais à beaucoup d’autres manifestations pour les droits humains, insiste-t-elle. Par contre, les gens ont encore peur de venir à la gay pride, ils ont peur d’être vus par des proches ou par des collègues de travail, cela représente trop de risques. Beaucoup de personnes viennent le visage caché.»

Sur la question de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, Elif Avci voit cette possibilité comme quelque chose de positif, au même titre que son association Lambdaistanbul: «Nous pensons que ce n’est pas juste important pour les personnes LGBT, mais pour l’ensemble de la société turque et pour les droits humains. Ça peut être un moyen de faire évoluer le pays et que chacun.e ait plus de droits et de libertés.»

Un grand merci à Deniz Simkesel pour la traduction.

Photo Maëlle Le Corre