Sur le site e-loue.com, une personne dont le pseudo est cecilia232 «propose de louer [ses] seins pour l’allaitement de nourrissons» depuis quelques jours. Elle s’adresse en particulier «aux couples d’hommes homosexuels [qui] n’ont pas la chance d’allaiter leur bébé». Contactée par Yagg via le site, elle a consenti à répondre à quelques questions sur cette plateforme sans qu’il soit possible de vérifier son identité.

«L’IDÉE SEMBLE PLAIRE AUX PAPAS»
«En cinq ans d’expérience, on n’a quasiment jamais rien vu de tel, confie Alexandre Woog, cofondateur du site. Elle est dans une démarche très personnelle. Nous l’avons contactée pour vérifier le sérieux de l’annonce.» La société a publié dans la foulée un communiqué aguicheur intitulé «Seins à louer!» tout en se réjouissant «que l’idée semble plaire aux papas». L’idée même du communiqué plaît toutefois un peu moins à cecilia232 qui «ne voulait pas spécialement être médiatisée». Alexandre Woog reconnaît que «le plan communication» n’a pas été évoqué avec elle. Pour e-loue.com, c’est avant tout l’occasion de montrer que son slogan – «Avec e-loue, tout se loue» – est absolument vrai.

Dans le dossier de presse de la société, il est quand même précisé que cette maxime ne s’applique pas aux armes, aux médicaments, aux êtres humains et à «toute forme de prestation». cecilia232 n’a-t-elle pas enfreint les limites du site en proposant d’allaiter des enfants? «On est à la limite du modèle, mais on reste dans le modèle, assure Alexandre Woog. Certains clients louent une voiture de mariage avec un chauffeur. Le chauffeur offre un service, mais on reste sur le principe de la location.» C’est d’ailleurs parce qu’il y a location et non pas vente qu’il estime que cette annonce reste dans le cadre de la légalité. «Il y a un flou juridique car le don de lait maternel est autorisé, mais pas la vente. Ici, il n’y a pas de vente, puisque c’est de la location! Elle remet au goût du jour le métier de nourrice. D’ailleurs, une autre personne a demandé à faire la même chose. Et plusieurs personnes l’ont contactée, ce qui montre qu’il y a un réel besoin par rapport à cette offre-là.»

«Je ne fais rien de plus que ce qu’ont toujours fait les nourrices!», abonde cecilia232 qui affirme qu’une «dizaine» de personnes ont répondu à son annonce. Pour fixer le prix de la location de ses seins, elle a fait au plus simple: «J’ai déterminé le prix par rapport à ce que je voulais que ça me rapporte», soit 100 euros par jour ou 20 euros de l’heure, dans la limite de 10 prises. Avant de rencontrer les familles qui la sollicitent, elle «prend le temps d’échanger par mail pour voir le sérieux». Elle dit être implantée à Boulogne, en région parisienne, avoir suivi une formation d’infirmière, et propose de se déplacer pour nourrir les enfants.

RISQUES SANITAIRES ET JURIDIQUES
Cité.e.s par le Nouvel Obs, des professionnel.le.s de santé ont émis de nombreuses réserves quant à cette démarche car le lait maternel n’est pas sans risque pour la santé des bébés. Dans un communiqué paru en 2011, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), qui était alors l’AFSAPPS, mettait en garde contre les dangers liés à l’échange de lait maternel sur Facebook. «Aucun contrôle microbiologique et sérologique n’étant exercé a priori sur la donneuse lorsque le don est effectué en dehors des lactariums, le lait présente un risque pour l’enfant. Les bactéries en cause peuvent provoquer des septicémies et des méningites chez le nouveau-né si ces germes sont ingérés en quantité importante dans le lait maternel. Des virus, transmissibles par le lait maternel peuvent aussi être présents, les plus fréquents étant le virus de l’immunodéficience humaine (VIH), le virus Tlymphotrophique (HTLV), les virus des hépatites et celui de la rubéole.» «J’allaite moi-même mon enfant, je suis en très bonne santé», rétorque cecilia232.

Mais la location de ses seins interroge aussi la loi. Pour les juristes de l’ANSM, «le “service” proposé par la jeune maman contre rémunération serait interdit». L’Agence s’appuie notamment sur «le principe général d’ordre public de non patrimonialité du corps humain prévu par l’article 16-1 du code civil». Partant de là, «les conventions ayant pour effet de conférer une valeur patrimoniale au corps humain, à ses éléments ou à ses produits sont nulles (article 16-5 du code civil)». Le Code de la santé publique dispose en outre que «le don de lait ne peut donner lieu à aucune rémunération, directe ou indirecte» (D. 2323-1), peut-on lire dans la section consacrée aux lactariums. L’ANSM spécifie toutefois que sa compétence concerne exclusivement le lait maternel «collecté, qualifié, préparé et conservé par les lactariums» et renvoie vers la Direction générale de la Santé au sein du ministère de Marisol Touraine pour décider des éventuelles mesures à prendre. Sollicitée par Yagg, la Direction indique réfléchir à la réponse juridique à apporter à ce cas.

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