Emmanuelle Schick GarciaIl y a quelques années, l’alarme a été donnée lorsqu’un juge russe a décrété que Pride House, une organisation non gouvernementale qui soutient les athlètes LGBT, serait interdite aux Jeux olympiques de Sotchi. C’était la première fois qu’une telle organisation était bloquée par l’administration russe. Le juge russe était allé encore plus loin en qualifiant Pride House, présent aux Jeux olympiques de Vancouver en 2010, d’association «extrémiste» pouvant inciter à la «haine sociale et religieuse».

Depuis lors, la Russie a progressivement ôté toute liberté aux homosexuels, laissant libre court à la violence, avec peu ou pas de protection de la part de la police.

L’adoption de la loi interdisant «la propagande des relations sexuelles non-traditionnelles» a servi de feu vert officiel aux homophobes de tout le pays, leur laissant le champ libre pour agresser et parfois même assassiner des homosexuels. La loi prévoit des amendes et des peines d’emprisonnement pour tout citoyen (étranger ou russe) et tout média qui fournirait des informations concernant la communauté LGTB à des mineurs, elle interdit la gay pride et défend quiconque de parler en faveur des droits des homosexuels.

Le seul fait de dire que votre sœur lesbienne mérite de bénéficier des mêmes droits que vous, hétérosexuel, peut vous faire passer 15 jours dans une prison russe.

La loi dépeint les homosexuels comme des prédateurs sexuels qui cherchent à laver le cerveau des enfants russes et les inciter à adopter leur mode de vie. On peut qualifier cette loi de rétrograde, de déplorable, elle peut apparaître comme le moyen parfait de créer un ennemi imaginaire, mais elle n’a rencontré aucune opposition lors de son vote.

L’an dernier, la télévision russe diffusait une publicité dans laquelle un homme de 61 ans attirait des «vierges» vers les bureaux de vote, en disant qu’il serait parfait pour «leur première fois» (à voir sur YouTube). Vous trouvez ça sordide? Bizarrement, les législateurs russes n’ont pas jugé nécessaire de protéger les enfants russes de ce clip électoral.

Les gays sont accusés de bon nombre de maux en Russie, à commencer par le faible de taux de natalité (étrangement, l’alcoolisme n’est pas sur le banc des accusés). Les législateurs russes déclarent «que les gays ne devraient pas avoir accès à des postes de fonctionnaires, qu’ils devraient subir un traitement médical obligatoire ou qu’ils devraient être exilés». Cela vous rappelle quelque chose? En 1933, les Juifs allemands étaient écartés de le fonction publique et les Gitans et les prostituées devaient subir des traitements médicaux.

En 2013, un cadre de la télévision nationale russe a déclaré à la télévision que «les gays ne devraient pas donner leur sang, leur sperme ou leurs organes et que leurs cœurs devraient être brûlés ou enterrés après leur mort». En 1933, on interdisait aux Juifs de fréquenter les piscines publiques par peur de «contamination» et de monter des chevaux allemands parce qu’ils pourraient les «salir».

La loi sur la propagande des relations sexuelles non-traditionnelles est surtout parvenue à déshumaniser les homosexuels, de la même façon que les mesures discriminatoires et la caricature des Juifs ont permis de leur ôter toute humanité en 1933.

Bien qu’on ait rendu les Juifs invisibles en Allemagne, en leur interdisant l’accès aux espaces publics, en les expulsant des universités, en leur interdisant de pratiquer les métiers de médecin et d’avocat, en les privant de leur nationalité, en les empêchant d’avoir des rapports sexuels avec des «non-Juifs», et bien qu’on ait envoyé les Sinti et les Roms dans des camps de concentration deux semaines avant les Jeux olympiques, le Comité international olympique a choisi de fermer les yeux.

Nous sommes aujourd’hui en 2013 et nous nous retrouvons à un moment décisif de la même nature.

Avons-nous la responsabilité, en tant qu’admirateurs du Mouvement olympique, d’éteindre nos téléviseurs pendant toute la durée des JO? Devrions-nous boycotter les produits russes et éviter de visiter le pays? Devrions-nous boycotter les sponsors des JO de Sotchi? Ma réponse tient en un mot: oui.

Certains disent qu’il ne faut pas mélanger politique et sport, tout spécialement pendant les Jeux olympiques.

Mais depuis plus de 50 ans, les JO sont un lieu d’expression politique. Repensez au médaillé d’or Tommie Smith et au médaillé de bronze John Carlos faisant le salut du Black Power en signe de soutien à la lutte contre le racisme en 1968. Repensez au boycott des Jeux olympiques de Moscou en 1980. Repensez à Cathy Freeman fêtant sa victoire en brandissant le drapeau aborigène en 2000. Le CIO lui-même a fait de la politique, lorsqu’il a fait défiler les deux Corée côte à côte lors de la cérémonie d’ouverture des JO de Sydney.

Certains diront que c’étaient des actions politiques positives ou nécessaires. Mais à l’époque, on ne les a pas vues du même œil. Prendre parti contre le racisme n’a pas été facile pour Tommie Smith et John Carlos. Mais avec le recul, on voit ces moments comme des actes de bravoure. Ils incarnaient et soutenaient les idéaux olympiques d’intégration et d’égalité.

La violence croissante que subissent les homosexuels en Russie, la détention des opposants politiques, la persécution des journalistes et des ONG devraient-elles peser moins lourd sur la conscience d’un athlète que le fait de manquer deux semaines de compétition? Devraient-ils prendre position et affirmer leur opinion pendant la compétition? Et quelles en seront les répercussions?

Certains athlètes, dont le patineur artistique Johnny Weir, pensent que le boycott des Jeux olympiques de Sotchi serait catastrophique pour les athlètes qui ont travaillé des années pour avoir la chance d’y participer.

En tant qu’athlète ayant participé à des compétitions internationales et en tant qu’ancien capitaine de l’équipe de natation de UCLA, je comprends ce dilemme.

Le problème est: peut-on participer à un événement sportif que le gouvernement russe utilise pour légitimer sa réputation? Peut-on accepter l’invitation d’un hôte qui vous mettra en prison si vous dites: «Je suis gay et c’est OK»?

Le CIO nous assure qu’il «a reçu l’assurance des plus hauts niveaux du gouvernement russe que la législation n’affecterait pas ceux et celles assistant ou prenant part aux Jeux».

Le gouvernement allemand avait fait le même type de promesses au CIO en 1933, 1934, 1935 et 1936. Ils ont mis sur «pause» la persécution des Juifs pendant la durée des Jeux. Pendant que les athlètes participaient à la compétition et que les touristes se réjouissaient, les Juifs ont été laissés en paix, les pancartes «Interdit aux Juifs» ont été décrochées et la publication des journaux antisémites a été réduite. Est-ce à ce type d’actions que le CIO s’attend à Sotchi? Devons-nous fermer les yeux devant ce qui se passe avant et après la «pause»?

Vitaly Valentinovich Milonov, coauteur de la loi sur la propagande des relations sexuelles non-traditionnelles, affirme que la loi «a été approuvée par le Parlement et signée par le président, et que le gouvernement n’a nullement le droit de la suspendre».

En d’autres termes, la censure sera mise en place.

Il y a 70 ans, le Dr Karl Ritter von Halt, président du Comité d’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 1936, défendait les lois racistes allemandes en affirmant que «les événements en Allemagne sont une affaire de nature strictement nationale. Dans certains cas, des sportifs ont été affectés. Si une certaine presse anti-allemande se sent investie du devoir de parler des affaires intérieures allemandes sur la scène des Jeux olympiques, cela est extrêmement regrettable et reflète leur attitude hostile envers l’Allemagne de la pire façon qui soit».

Les autorités russes soutiennent que c’est là une question nationale qui ne concerne pas les étrangers ou le CIO. Le problème, c’est qu’en invitant les Jeux olympiques en Russie, le gouvernement a accepté l’olympisme dans son entièreté. En légalisant la discrimination, la Russie ne tient pas sa promesse envers le CIO. Cela signifie-t-il que les Jeux olympiques devraient se dérouler ailleurs ou que le Comité olympique russe devrait être sanctionné?

Adolf Hitler aurait pu se retrouver seul dans son stade olympique flambant neuf, en 1936. Cela aurait donné à voir une image de ce régime plus conforme à la réalité que celle que lui ont fourni les photos de liesse et de complaisance des Jeux olympiques de Berlin. Le CIO aurait pu faire en sorte que cela se passe ainsi. Mais ils ont préféré ne rien faire. Et leur inaction nous hante encore aujourd’hui.

Alexandre Joukov, président du Comité olympique russe, a déclaré: «les effets des JO de Sotchi seront multiples. Ils permettront entre autres de donner au monde l’occasion d’avoir une meilleure image de la Russie».

Ce dont le monde a besoin, c’est peut-être qu’on mette en avant le courage des citoyens russes qui s’expriment contre la montée de la discrimination dans leur pays. Et quelle meilleure façon d’honorer l’esprit olympique que de leur témoigner notre solidarité.

Emmanuelle Schick
Emmanuelle Schick est une réalisatrice d’origine espagnole et canadienne qui vit actuellement à Paris. Elle a été championne junior de natation en Espagne et détient plusieurs records. Ses lettres d’opinion sur le droit au mariage pour tous ont été publiées sur le Huffington Post, Rue 89, Slate et Yagg.
Cette tribune a également été publiée (en anglais) sur Gay City News, SameSame et TheGayUK.