renaud-machart-sondheim200Longtemps critique de musique classique au Monde, connu pour ses critiques précises et parfois cinglantes, Renaud Machart y publie désormais une chronique quotidienne consacrée à la télévision et collabore régulièrement au supplément «Culture & Idées» du quotidien. Spécialiste de la musique américaine, il a publié, chez Actes Sud, un John Adams (2004) et un Leonard Bernstein (2007). Alors que le Châtelet propose la création française de Sunday in the Park with George (voir notre vidéo), Machart livre un passionnant Stephen Sondheim (toujours chez Actes Sud) qui permet de découvrir la richesse d’un génie de Broadway. Renaud Machart a bien voulu répondre par mail à nos questions.

Quelle place occupe Stephen Sondheim dans la longue histoire du 
théâtre musical de Broadway? Celle d’un avant-gardiste populaire. Sondheim, c’est du théâtre de haut vol et de la musique ultra-savante. Éduqué au contrepoint strict puis aux analyses prodiguées par Milton Babbitt, l’un des avant-gardistes américains, Sondheim est de surcroît un immense connaisseur de l’histoire du genre qu’il a dynamité tout en se référant constamment à ses usages et ses «lieux communs» dont il joue et se joue avec une maestria dont seul avant lui Kurt Weill, de formation classique, avait été capable. Il marque en même temps les derniers feux, il me semble, d’une époque. Mais lui-même, tout en étant critique de ce qui se fait aujourd’hui – les blockbusters (Spiderman, Shreck) et les comédies musicales juke box (genre  Mama Mia) –, a l’intelligence de se méfier des «âges d’or». Sa musique, ses paroles, ses sujets sont «difficiles», dit-on. Lui assure: «Vous êtes d’abord en avance sur votre temps, puis un peu moins, et, plus tard, on finit par vous trouver d’arrière-garde ou daté». Pour moi, et pour beaucoup d’autres, Sondheim est un génie intemporel.

Vous montrez dans votre livre que Stephen Sondheim s’est beaucoup inspiré de compositeurs français, parfois jusqu’à les copier… Je ne dirais pas qu’il les copie mais qu’il les pastiche, au sens noble du terme. Sondheim dit d’ailleurs, dans son grand ouvrage autobiographique en deux tomes, Finishing the Hat et Look, I Made a Hat, qu’il faut distinguer pastiches et parodies. Les premiers sont affectueux, les seconds «critiques» – voire ironiques. Ravel, lui-même grand pasticheur, est son Dieu et Sondheim connaît en profondeur des compositeurs français rares: vous pouvez parler avec lui pendant des heures de compositeurs français dits mineurs. Sa discothèque est effarante et me rend ivre de jalousie. Ceci dit, la musique postromantique germanique, Serge Rachmaninov, la musique britannique et le minimalisme américain ont autant d’importance. Malheureusement, peu d’ouvrages abordent cet aspect et c’est la raison pour laquelle je l’ai accentué dans mon livre.

Pourquoi ses comédies musicales sont-elles restées méconnues en France, sauf d’une petite bande d’aficionados, jusqu’à une époque récente? D’abord parce que la comédie musicale, très représentée à Paris entre les deux guerres et juste après en VF (j’aurais adoré voir Annie du Far West!), a disparu des affiches jusqu’à il y a quelques années. Désormais, elle fait fureur en France, même si, pour reprendre une expression de Gabriel Dussurget, il y a à boire, à manger et à rendre. Sister Act, même Le Roi Lion, superbe spectacle, ne sont que de la variété de qualité moyenne et du divertissement – et je ne vous parle pas des effrayants trucs français du moment… L’autre raison de ce retard est que, avant les surtitres, il était plus qu’aventureux d’oser des traductions des lyrics de Sondheim, qui sont proprement intraduisibles. Enfin, je vous raconte une anecdote, qui révèle ce que les «élites» parisiennes pensaient voici peu de Sondheim. J’ai entendu Alain Marcel dire au micro de France Culture qu’il propose un jour à un grand théâtre de l’est parisien de monter Sweeney Todd. Réponse, des mois plus tard: «Nous ne faisons pas de cabaret».

Stephen Sondheim parle peu de sa vie privée. Il est gay, ce qui à Broadway est assez fréquent… Cet aspect de sa vie peut-il avoir influencé son œuvre? Je ne crois pas qu’il l’ait jamais dit officiellement (comme le dramaturge Arthur Laurents, qui a été involontairement «outé» sur le tard par un journaliste du New York Times qui pensait que la chose avait été dite publiquement) mais il n’esquive pas si la chose est abordée (comme dans la biographie de Meryle Secrest); de toute façon, la presse anglo-saxonne, qui adore fouiller sous les jupes de l’histoire personnelle, en aurait parlé. Dans mon livre, qui n’est pas simplement une biographie, je l’évoque à peine car je ne pense pas que cela ait une véritable importance. Oui, Bobby, dans Company, pourrait être un autoportrait. Mais Bobby n’est pas un homo au placard, comme il a été souvent suggéré, c’est une figure métrosexuelle avant la lettre. Sondheim, jusqu’à 40 ans, était plus ou moins dans le placard, je veux dire dans un placard dont la porte était entrouverte. Il n’a pas hésité à dire qu’il n’avait jamais pu véritablement partager une relation intime et amoureuse avec un homme avant ses 60 ans. À cet égard il faut observer de près Passion, qui est probablement, mais de manière filtrée, une œuvre autobiographique: l’émotion générée par les airs de cette partition sublime doit beaucoup à l’illumination amoureuse tardive mais ardente qui s’est produite au même moment dans sa vie. Sondheim n’a aucun des codes gays – si ceci existe, ce dont je doute – et s’en contrefiche. Il déteste le jargon psychanalysant et les analyses forcées. Son boyfriend, Jeff, de 50 ans son cadet, est absolument charmant et Sondheim a dit à un journal australien qu’il était la source d’une «grande joie» dans sa vie. Connaissant la noirceur mélancolique du bonhomme, cela veut dire beaucoup. Sinon, vous connaissez la parodie de The Girl of Ipanema qui s’appelle The Boy from… (en fait, c’est The Boy from Tacarembo la Tumbe del Fuego Santa Malipas Zacatecas la Junta del Sol y Cruz)? C’est à hurler de rire. La musique est de Mary Rodgers, la fille de Richard Rodgers, les paroles de Sondheim et c’est, à ma connaissance, son seul texte purement gay. La mezzo-soprano Susan Graham vient de l’enregistrer. Quand je l’ai dit à Sondheim, en janvier, dans sa maison de campagne du Connecticut, il n’était pas au courant et a vraiment sauté de joie au plafond…

La question sans joker: si vous deviez choisir une comédie musicale
 de Sondheim, laquelle et pourquoi? Je vais répondre, mais le problème est que Sondheim, comme Ravel, encore une fois, se renouvelle constamment. Que choisir? Je crois que ce qui définit le mieux les deux facettes de Sondheim, ce sont d’une part Company, pour le côté brillant, sarcastique, typiquement new-yorkais (Woody Allen pourrait en faire un film), et, d’autre part, Passion, pour l’aspect intimiste, mélancolique, tragique même. J’adore Pacific Overtures (son œuvre la plus avant-gardiste) et Anyone Can Whistle (grand échec à sa création). Cependant, Sweeney Todd est pour moi ce qu’il y a de meilleur, parce que l’ouvrage, mieux que Porgy and Bess, de Gershwin, et que Street Scene, de Kurt Weill, transcende les genres et rivalise avec les meilleurs opéras du XXe siècle. Et il s’y trouve une chanson «mineure», By the Sea, qui, je ne sais pourquoi (sinon que je la trouve parfaite), est ma page préférée de Sondheim.

Stephen Sondheim, de Renaud Machart, Actes Sud, 276 p., 18,50€.