capture FB mutinerie attack

Hier soir, nombreux/ses sont ceux/celles qui ont vu passer cette information sur les réseaux sociaux. Nombreux/ses sont ceux/celles qui se sont inquiété-e-s, ou qui ont décidé d’aller voir pour en avoir le cœur net. Par la suite, pas mal de rumeurs ont circulé sur la présence avérée ou non de catholiques plus ou moins hostiles à La Mutinerie. La question est de savoir désormais ce qui s’est passé dans ce bar féministe LGBT parisien qui accueillait la soirée d’ouverture de l’exposition d’AJ Dirtystein (car il faut bien couper court à la rumeur), mais aussi de comprendre pourquoi les événements ont pris cette tournure, et ce que nous devrions peut-être en retenir comme leçon.

17h30. Arrivée à La Mut’ un peu beaucoup en avance pour la soirée d’ouverture de l’exposition d’AJ Dirtystein «Filles de putes et menstruosités». À peine entrées, on sent qu’il y a comme un truc bizarre, on va dire bonjour à AJ qui accroche tranquillement ses tableaux. D’où sortent-ils tous, ces gens installés au fond qu’on n’aurait jamais cru voir un jour franchir le seuil de La Mutinerie? Aucune idée, ils ont commencé à arriver il y a peu de temps. Ils causent entre eux, on les toise du coin de l’œil, puis carrément ouvertement, on tente de comprendre au vol des bribes de conversation. On s’installe au bar et on commence les pronostics. Qui sont-ils? Des homophobes? Un gang d’abolitionnistes venu perturber l’exposition? Qu’attendent-ils? Nos œillades plus très discrètes attirent l’attention d’une femme du groupe qui s’approche. «Nous sommes un groupe en sortie, nous explique-t-elle. Oui, j’ai vu qu’il y avait cette exposition, je me suis dit que ce serait marrant d’aller voir tous ensemble quelque chose d’un peu provoc!» C’est donc grâce à une annonce postée sur le site quintonic.com, le réseau social des 50 ans et +, qu’elle a rameuté tout ce petit monde. Je hoche la tête en lui souriant, mais j’ai la désagréable impression qu’ils viennent ici comme on fait une visite au zoo. De plus en plus de gens passent la porte et les rejoignent. Ils sont maintenant une bonne trentaine. Derrière le comptoir, Elena la barmaid commence à les trouver drôlement nombreux, surtout en comparaison du petit nombre de têtes connues près du bar. Quintonic, catholique, l’amalgame est vite fait, on commence vraiment à se poser des questions.

«OÙ ILS SONT, LES HOMOPHOBES!?»
L’intitulé de l’exposition leur avait semblé exotique, originale, un truc un peu trash comme ils n’en ont pas l’habitude, une sortie «marrante» pour voir des choses un peu «provoc». Finalement c’est leur présence singulière que nous avons prise pour une provocation, que nous avons observée avec méfiance et un brin d’inquiétude. La suite, on la connaît, quelques messages postés sur Facebook, quelques tweets («Attention des quinquagénaires catholiques et homophobes sont dans la Mutinerie»), et la nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre («Attention des quinquagénaires catholiques foutent la merde dans la Mutinerie») pour terminer sur un appel à se mobiliser contre l’ennemi («Alerte: Venez tout-e-s pour virer ces quinquagénaires catholiques homophobes fouteurs de merde de la Mutinerie»). Modifiée, déformée, puis complètement faussée, l’information ne correspond plus du tout à ce qu’il se passe réellement. Mais c’est à cause de cette menace infondée que, en à peine deux heures, plusieurs dizaines de personnes ont afflué devant La Mutinerie, s’attendant à voir leur lieu pris d’assaut. «Où ils sont, les homophobes!?» entend-on à l’entrée. Nulle part. Et souvent les gens paraissent assez déçus. Il y a un élan collectif, de l’électricité dans l’air. Ils et elles sont là pour faire front et il faut leur expliquer qu’en fait, il n’y a personne en face, alors que beaucoup ont envie d’en découdre. Et puis la tension retombe, les gens restent prendre un verre et on envoie des messages d’apaisement pour dire que finalement, c’est une fausse alerte. RAS, pas d’homophobes en vue. Tout est sous contrôle. Et chacun-e peut alors profiter pleinement de l’exposition et des vidéos projetées.

MÉFIANCE
Après ces six derniers mois où nous avons dû nous défendre, nous justifier, argumenter (mais sans être trop véhément-e-s), encaisser des remarques blessantes (mais jamais homophobes évidemment), et pour certain-e-s même encaisser de vrais coups dans la gueule…, j’ai envie de dire que, oui, nous sommes devenu-e-s méfiant-e-s. Sur nos gardes. Nous avons quelques bonnes raisons de l’être. Mais résultat, hier soir, nous avons pris un groupe de quinquas curieux, mais pas méchants (quoique pas toujours poli-e-s) pour des représentants de la «Manif pour tous». Un délit de sale gueule sans autre forme de procès, et résultat, une rumeur qui a fait le tour de la planète et une mobilisation prête à affronter des homophobes imaginaires.

La seule chose que l’on pourra reprocher à ces gens est d’avoir cru qu’ils et elles pouvaient venir dans ce lieu sans prendre en considération sa spécificité et son public. Pas informé-e-s, peu réceptifs/ves, ils/elles sont passé-e-s à côté de ce qu’était La Mutinerie. Manque de bol, la Charte du lieu qui orne un pan du mur de la salle avait été recouverte pour laisser la place à une des œuvres d’AJ Dirtystein. Dommage que ces personnes n’aient pas eu le loisir de n’y jeter ne serait-ce qu’un œil… Sur le site quintonic.com, l’annonce de l’événement dit simplement «Vernissage de photos détonantes à la Mutinerie» et dans les conditions de participation, on peut lire: «être sympa et ouvert d’esprit»… mais aucun lien vers le site de La Mutinerie ou celui de l’artiste. Ce petit groupe bien propre sur lui en quête de sensationnel n’était pas informé de ce qu’il allait voir et où il mettait les pieds. Et quand a commencé la diffusion des premières vidéos des performances de l’artiste invitée, quelques-un-e-s ont quitté les lieux plutôt précipitamment, d’autres ont fait semblant de ne pas voir les images comme soudain absorbé-e-s par la discussion de leur voisin de table. Un gros plan sur un sexe d’homme en érection aura tout de même eu raison d’une petite dizaine d’entre eux/elles, qui, d’un bloc, ont pris la sortie.

MOBILISATION ET SOLIDARITÉ
Si un aspect positif doit ressortir de cette non-attaque de La Mutinerie par un groupe de culs bénis, il s’agit bien de la mobilisation que cette information erronée a entraînée. Il a suffi de quelques messages sur les réseaux sociaux pour qu’un grand nombre de personnes réponde rapidement présent. Soyons plus malins et malignes la prochaine fois et gardons en tête que nous savons être prompt-e-s à réagir si quelque chose venait à se produire, mais que nous devons nous rassembler pour de bonnes raisons et sans nous tromper d’adversaires. Et ainsi, tout ce bruit pour rien servira peut-être finalement à quelque chose.

En attendant, les œuvres d’AJ Dirtystein sont toujours à La Mutinerie et seront visibles tout le mois de mai.

Photo La Mutinerie