Lors des soirées clubbing ou des événements associatifs LGBT parisiens, il n’est pas rare de croiser la grande silhouette de Philippe Escalier, venu faire des photos pour Sensitif. Philippe orchestre depuis bientôt sept ans la publication, la distribution et la commercialisation de ce gratuit gay que l’on peut retrouver dans tous les établissements homos de Paris.  Rencontre avec un homme discret et passionné.

Quel est ton parcours professionnel? J’ai un parcours assez atypique, mais symbolique de comment se passent les parcours professionnels aujourd’hui. Je suis passé d’une branche à une autre. Au départ, je suis un littéraire. J’ai fait des études de droit, puis des études en ressources humaines. Et le dernier poste que j’ai eu avant de vouloir faire du journalisme, c’était dans un grand groupe automobile allemand, à la direction des ressources humaines. Des choses très différentes, mais pas si éloignées, puisqu’au sein de ce groupe automobile, je m’occupais de la communication interne. Donc déjà de l’écrit, ce qui est un peu mon domaine.

Couverture du numéro de septembre 2012

Comment t’es venue l’idée de créer «Sensitif»? J’ai travaillé dans deux médias qui lui ressemblaient un peu, des gratuits gays, dont Je Paris. Il se trouve qu’à quelques mois d’intervalle ils ont tous les deux mis la clef sous la porte, pour des raisons différentes. Du coup,  j’avais déjà de l’expérience et des contacts et j’ai pensé que la disparition de deux magazines, ça laissait un petit peu de place pour en créer un autre.

Le lancement a-t-il été financé par des fonds propres ou tu es allé chercher des investisseurs? Des fonds propres. C’est parfois dur au quotidien, mais je voulais ne pas avoir à demander l’avis de quelqu’un avant de faire quelque chose. J’ai voulu que ça reste mon bébé, même si certains ont essayé de s’y agréger. Il y a une équipe qui est là et qui est formidable, mais je suis quand même le seul décideur en dernier ressort et pour moi, c’est important.

Comment fonctionne «Sensitif» aujourd’hui? Parce qu’il est différent des autres, le magazine a eu la chance d’être tout de suite bien accueilli. Je me souviens de notre deuxième distribution. Dans les établissements importants où on l’a apporté, on m’a dit que les clients l’avaient demandé. Pour moi, ça a été une surprise. Le magazine s’est fait sa place tout de suite et s’est fait son lot de gens qui le prennent, qui l’attendent. Je reçois parfois des coups de téléphones me demandant quand le prochain sort. Je sais qu’on a fait notre trou.

Tu es salarié? Oui. Je fais beaucoup de choses depuis la distribution jusqu’aux photos de soirées en passant par les articles, sans oublier la pub. Je ne peux pas y consacrer que trois heures par mois. Il fallait donc que je puisse en vivre. L’économie du magazine est relativement fragile, dans le sens où tout ce qui rentre ressort tout de suite notamment vers l’imprimeur, parce que c’est un budget énorme.

«Lancer aujourd’hui un modèle payant sans avoir un gros investisseur derrière, c’est impossible.»

Pourquoi de la presse gratuite plutôt que de la presse payante? Lancer aujourd’hui un modèle payant sans avoir un gros investisseur derrière, c’est impossible. On peut se faire plaisir parce qu’on a un budget mais ça ne sera pas pérenne. Et puis avec le gratuit on a beaucoup plus de lecteurs.

En chiffres «Sensitif», ça donne quoi? «Sensitif» est distribué dans la quasi totalité des établissements gays à Paris. Sachant que c’est très difficile de le distribuer dans les établissements qui ne le sont pas. Même quand les gens nous aiment bien, ils ont toujours peur que la présence du magazine dise à leurs clients qu’ils sont gays. Il y aussi quelques théâtres, mais ce sont des exceptions. Le tirage oscille selon les mois entre 20 000 et 25 000. Ce qui nous permet une véritable présence et qui est un vrai sacerdoce lorsqu’il faut le distribuer puisque ça représente plusieurs tonnes. Pour ce qui est du lectorat, je dirais que chaque exemplaire est vu par 5 personnes. Mais c’est très approximatif.

Y a-t-il une distribution en province? Non. Ce serait trop compliqué et surtout trop lourd financièrement. On a quelques abonnés. Notre dernier abonné c’est l’université d’Harvard, qui s’est abonné pour le rayon LGBT de sa librairie.

Les abonnements, c’est quelque chose que tu souhaites développer? Non. On ne gagne rien dessus. Sinon, compte tenu des coûts d’envois on est obligés de facturer de façon non raisonnable. Les abonnements c’est fait pour faire plaisir. Ça ne coûte rien, ça ne rapporte rien. Même si c’est du travail.

Le principal revenu, c’est la publicité des établissements? Oui. De temps en temps, on a des institutionnels, comme Bouygues, idTGV, ou l’Inpes. Mais l’essentiel, ça reste les établissements et les commerces.

Tu commercialises toi-même? Oui, mais j’ai quelqu’un qui m’aide. C’était difficile de trouver de l’aide, parce que la partie commerciale était délicate. Il fallait quelqu’un qui connaisse ce monde-là et qui ait les contacts.

Quel bilan tu tires de ces presque sept ans? C’est une expérience intéressante. Le magazine a toujours été bien accueilli. Il y a quelques détracteurs, mais il y en a toujours qui que l’on soit, quoi que l’on dise et quoi que l’on fasse. Donc je n’y prête pas attention. Les gens prennent le magazine, ils le lisent, ils le gardent. Parfois on me téléphone pour avoir d’anciens numéros. Tout cela, ça fait plaisir. Il y a des aspects valorisants, comme celui de connaître ce milieu-là en profondeur, les établissements, les clients, les habitudes. À force de faire les photos de soirées, il y a des clients que je croise maintenant régulièrement. C’est passionnant, même si ça reste lourd parce qu’il faut gérer une structure tout seul et qu’aujourd’hui c’est tout sauf évident.

Vois-tu des évolutions à «Sensitif» dans les années qui viennent? Pour être pragmatique, je dirais que la situation est tellement difficile aujourd’hui que bien malin celui qui peut dire ce qu’il fera dans trois ans. On est obligés de garder le nez dans le guidon. En ce qui me concerne, je me concentre sur la photo depuis deux ou trois ans. J’ai fait la première couverture pour le numéro de la rentrée [image ci-dessus]. Ça pour moi c’est une évolution. Ensuite, on verra. Cela dépendra de la conjoncture ou des rencontres. Mais l’objectif est de rester là et bien là.

Puisqu’à Yagg on nous demande souvent pourquoi on ne fait pas du papier, voici la question inverse: qu’en est-il du web? Quand je paie l’imprimeur et que je fais ma distribution, le web, j’en rêve [rires]! Je suis assez admiratif de ceux qui arrivent à faire vivre un site web, avec de la vidéo notamment puisque quand j’ai créé le magazine, je voulais de l’image qui soit belle, parce que l’image est importante. Aujourd’hui la vidéo est devenue capitale. Un joli site internet, ça peut être intéressant. Mais je vois le travail que représente la mise à jour quotidienne d’un site. Cela dit, nous sommes aussi sur le net pour les photos et la consultation des photos. Et ça permet d’être lu partout. Je reçois parfois des mails de Chine…