Se plonger dans Le test de féminité dans les compétitions sportives, le livre passionnant d’Anaïs Bohuon, maître de conférences spécialiste du sport, au cœur des JO de Londres ne rend sa lecture que plus indispensable. On se souvient que Pierre de Coubertin, fondateur des Jeux olympiques modernes, homosexuel et profondément misogyne, s’est longtemps battu pour interdire les compétitions aux femmes: «Une Olympiade femelle est impensable, elle serait impraticable, inesthétique et incorrecte.» Même si heureusement, il n’a pas été suivi, il a fallu attendre 1928 (soit 32 ans) et les JO d’Amsterdam pour que ceux-ci soient ouverts aux femmes!

Le test de féminité dans les compétitions sportives, sous-titré une histoire classée X? retrace brillamment les origines de la pratique des tests de féminité par les autorités sportives, depuis les années 30 jusqu’à aujourd’hui en passant par les années 50-60. À cette époque, le combat idéologique fait rage entre l’Est et l’Ouest, en pleine Guerre froide. Le sport est devenu un enjeu majeur sur la scène mondiale et les pays capitalistes ne supportent pas de voir les femmes athlètes des pays du bloc soviétique rafler toutes les médailles. Mais qu’est-ce qu’une «vraie» femme? Le travail d’Anaïs Bohuon met en lumière une évidence, au grand dam des autorités sportives: il est vain de vouloir couper le monde en deux catégories sexuées.

Anaïs Bohuon répond aux questions de Yagg.

D’où est née l’idée de faire pratiquer des tests de féminité aux athlètes? Deux éléments majeurs ont mené au test de féminité. Le premier intervient dans les années 1930. Certaines sportives font l’objet d’une violente remise en cause lors d’épreuves d’athlétisme, en raison de morphologies jugées trop masculines: elles ont «trop de muscles», des épaules «baraquées» ou «trop carrées», «pas assez de poitrine», des «hanches gommées» ou encore une pilosité «anormalement abondante». Ces athlètes se rapprochent des hommes, non seulement par le physique mais aussi par les performances: leurs records extraordinaires réduisent de plus en plus l’écart entre les sexes.

Loin d’ébranler la croyance en l’existence naturelle de deux catégories de sexe fondées sur des différences biologiques irréductibles, leur réussite conduit les instances sportives à émettre des doutes sur leur appartenance de sexe et à essayer de préserver à tout prix la bicatégorisation sexuée au sein des compétitions par la mise en place du test.

Secondement, et non des moindres, il ne faut pas oublier le contexte politique dans lequel le test est né: le corps des athlètes féminines est devenu l’un des terrains privilégiés de la Guerre froide à partir des années 50. Et ce sont ces tests de féminité qui ont alors été érigés en grands arbitres, afin de «réguler» cet antagonisme latent Est/Ouest. En effet, les champions et les championnes du bloc de l’Est imposent leur domination dans la plupart des disciplines olympiques: en ce qui concerne les femmes, leurs musculatures saillantes représentent des gabarits hors normes. Contre l’Ouest, contre le capitalisme et les États-Unis, la démonstration de force des sportives du bloc soviétique s’apparente à un autre modèle, non seulement de féminité mais aussi de libération des femmes. La riposte ne se fera pas attendre et c’est précisément sur le terrain du genre qu’elle va s’organiser: la féminité devient alors un enjeu normatif majeur, un idéal contradictoire et une véritable arme politique anticommuniste. Les compétitrices du bloc de l’Est, surentraînées et surhormonées, sont dénoncées par les autres délégations et deviennent la cible des autorités olympiques qui veulent protéger les «authentiques» sportives et développent à partir de la fin des années 60 des «tests de féminité».

Pourquoi la vision de la féminité des autorités sportives est-elle aussi politique? Je réponds ainsi en décrivant le contexte politique de la mise en place du test lors de la Guerre froide à votre question. Mais je peux rajouter à cela qu’aujourd’hui, les femmes dont la féminité est remise en cause sont très essentiellement et majoritairement des femmes non occidentales, issues du continent africain, indien…, et finalement l’antagonisme politique Est/Ouest laisse place à un antagonisme Nord/Sud, le sport est de toute façon POLITIQUE, le but étant de briller par les médailles (féminines comme masculines) pour bien se placer sur la scène internationale.

Ces tests de féminité, dites-vous, montrent qu’il est cependant impossible de définir «une vraie femme»… Oui, cette définition est impossible, les instances dirigeantes sont confrontées à l’inanité du projet de définir une «vraie femme». En effet: il faut dire que le nombre des exceptions constatées dans le sport remet en cause la bicatégorisation sexuée, qu’elle soit définie par la conformation de l’appareil génital ou par la présence des gonades (testicules et ovaires), par la formule chromosomique (XX ou XY) ou par la psychologie.

En réalité, comme le souligne depuis longtemps la recherche féministe en biologie, en sociologie ou en histoire des sciences, il est impossible de déterminer de façon univoque le sexe biologique des individus, intersexes ou non.

Les cas d’«inadéquation» entre sexe génétique et apparence physique ne sont pas rares. Les tests réalisés sur les sportives révèlent qu’un sexe apparent féminin (clitoris et nymphes) peut coexister avec un sexe chromosomique XXY et non pas XX. Ou encore, l’examen décèle chez des athlètes féminines la présence de testicules intra-abdominaux (sexe gonadique). Par conséquent, le sexe dit génétique associé à la formule chromosomique (XX ou XY), le sexe gonadique (ovaires, testicules) et le sexe apparent doivent non seulement être précisés, mais aussi dissociés, puisqu’un seul ne suffit pas à définir «l’identité» sexuée. Il arrive par ailleurs que le sexe chromosomique, gonadique et apparent ne soit pas conforme au sexe psychologique et social, comme dans le cas des personnes trans’, avant un éventuel changement de sexe. Quand bien même la société ne retient institutionnellement et culturellement que deux sexes, ceux-ci ne sont pas donnés par la biologie et il est donc impossible de définir biologiquement ce qu’est une «vraie» femme.

Votre livre met aussi en lumière des discriminations envers les trans’ et les intersexes. On voit aussi que l’homophobie reste présente dans le sport, comme le machisme. Mais le sport serait-il plus discriminant que la société en général? En réalité, le sport n’est pas plus discriminant mais il rend les inégalités plus visibles car on est dans la «pratique», dans le concret, dans la mise en jeu et en mouvement même du corps, dans la bicatégorisation «obligatoire». En plus, le sport est un véritable «fief de la virilité» (Elias, Dunning, 1986): alors qu’on s’interroge sur l’identité sexuée des athlètes femmes, la pratique sportive a semble-t-il pour effet de confirmer celle des hommes. Depuis qu’elles ont investi cet univers masculin, les sportives suscitent des interrogations qui prennent toutes pour point de départ leur morphologie ou leurs records, jugés trop masculins.

De plus, alors même qu’on les évalue sur leurs résultats sportifs, les femmes, à l’inverse des hommes, n’échappent pas à une «appréciation esthétique». Elles doivent être minces, longilignes, gracieuses dans leurs efforts et leur tenue.

Leurs performances sont souvent reléguées au second plan, au profit de remarques sur leur physique souvent très présentes dans les commentaires sportifs. En définitive, tout ceci parce que le sport, plus précisément la gymnastique a été créée pour les hommes, par les hommes dans le culte de la virilité afin de «régénérer la race» et de remporter les guerres, de former de robustes soldats. Ainsi, les femmes, les trans’, les intersexes, les populations qui sortent des critères normatifs de la féminité ou de la masculinité sont stigmatisées et rejetées.

Vous reconnaissez en conclusion de votre ouvrage qu’il serait très difficile d’abolir la catégorisation sexuée. Comment voyez-vous l’évolution des milieux sportifs sur ces questions? Je pense que du fait des très forts enjeux économiques et financiers actuels, du grand retard des femmes dans leur accession au sport, de la culture et de l’éducation, de la socialisation sexuée dans de nombreux pays – les filles moins sollicitées physiquement, peu de médiatisation des femmes dans les sports dits «masculins» par exemple –, il est impossible dans le sport de haut niveau aujourd’hui d’abolir la catégorisation sexuée, presque tous les records étant d’ailleurs masculins. En revanche, je pense qu’il serait très intéressant au niveau du sport amateur de penser très tôt à la mixité: des coureuses sur route et des marathoniennes qui souvent concourent contre les hommes avouent par exemple ne jamais autant progresser que quand elles courent contre des hommes.

Le test de féminité dans les compétitions sportives, une histoire classée X?, d’Anaïs Bohuon, préface d’Elsa Dorlin, Éditions iXe, 187 p., 18€.