Jean-Luc Romero, président du Crips, est à Washington et livre en exclusivité pour Yagg sa dernière chronique quotidienne consacrée au bilan de la 19e Conférence sur le sida.

«Merci!»
Ce vendredi s’est achevée la 19e conférence internationale sur le sida qui se déroulait depuis une semaine à Washington. Une séance de clôture presque franco-américaine puis qu’outre Bill Clinton [photo] et Nancy Pelosi y intervenaient les Français Françoise Barré-Sinoussi, Michel Kazatchkine et Bertrand Audoin. Flashback. À la sortie de l’avion, la première impression fut forte de se retrouver dans la capitale américaine pour de nombreux activistes (relire ma 1ère chronique) qui, il a y a deux ans encore, n’avaient pas encore le droit de fouler le sol américain… D’ailleurs, la plupart des orateurs en ouvrant leurs interventions se félicitaient systématiquement que les États-Unis aient enfin mis fin aux discriminatoires mesures d’entrée et d’installation imposées aux 35 millions de personnes séropositives qui vivent dans le monde. Cependant les travailleurs du sexe et les usagers de drogues n’ont pas eu le droit de rejoindre les USA pour participer à ce congrès: une honte! Et une tache à la réussite de cette grande manifestation.

Cette chronique pour Yagg était une vision personnelle et subjective de ce congrès. Elle n’évoquait pas l’aspect très médical et scientifique. C’était un choix car j’estime qu’il y a des gens bien plus compétents qui s’exprimaient à ce sujet comme Charles Roncier de vih.org sur Yagg. J’ai essayé de vous relater ce qui me marquait avec un prisme sur les événements liés à notre pays car mes équipes du CRIPS animaient le stand France. Alors quelles conclusions de cette semaine à Washington alors que je reviens de la séance de clôture?
1) D’abord les chiffres. Insolents de cruauté. Il faut les marteler pour que personne ne relâche la garde: 34,2 millions de personnes vivent avec le sida dans le monde, huit millions ont un traitement mais sept millions qui en ont un besoin urgent en sont privés et meurent dans l’indifférence de bien des pays riches. En 2011, 2,5 millions de personnes ont été contaminées à travers le monde dont 330 000 enfants comme l’a rappelé la prix Nobel Françoise Barré-Sinoussi. Encore 1,7 million de personnes sont mortes l’année dernière…

2) Au-delà des chiffres insupportables, ce congrès a été marqué par le retour du politique. On sait qu’aujourd’hui, on peut inverser la tendance de l’épidémie voire la faire disparaitre dans 30 ou 40 ans. Pour cela, il faut de la volonté politique et des moyens. Hilary Clinton en annonçant l’augmentation de la contribution américaine contre le sida a donné un signe à la communauté internationale. Le discours du Président français annonçant qu’une partie de la taxe sur les transactions financières serait affectée au développement et au sida est une autre bonne nouvelle comme cela a encore été souligné à la séance de clôture de la conférence. Bémol: à ce jour, comme l’a confirmé Marisol Touraine, seuls neuf pays ont annoncé leur volonté de suivre la France. La France justement, outre le message vidéo du président de la République qui a été très apprécié, la présence de deux ministres à cette conférence est une première. La France reprend sa place dans les grandes nations engagées, car le sida se soigne aussi par la politique. Même si les activistes auront été très déçus que la ministre de la Santé ne lève toujours pas l’interdiction des soins conservation opposée aux morts du sida…
La fin des restrictions d’installation des personnes séropositives aura souvent été abordée et, encore, durant la séance de clôture avec Bill Clinton et la leader des Démocrates à la chambre des représentants Nancy Pelosi. Avec ELCS, j’ai porté cette question depuis des années. Longtemps dans une grande indifférence. Le fait que cette conférence se passe dans un pays qui avait ce genre de restrictions a rappelé que cela constitue une terrible atteinte aux droits humains. Durant cette conférence, Michel Sibidé a annoncé que la Moldavie et la Corée du Sud levaient ces interdictions. Il faudrait bien vérifier que cela est effectif car des activistes de ces pays en doutent…

3) Durant cette semaine, on a aussi beaucoup parlé prévention combinée, TASP, PREP, dépistage rapide.

4) Enfin, la question des droits humains a fait l’objet d’un traitement prioritaire. Sérophobie, transphobie et homophobie sont clairement des obstacles à une prévention efficace, pragmatique et non-idéologique. Tout comme les lois répressives concernant les travailleurs du sexe ou les usagers de drogue. Soyons clairs, la situation à l’international mais aussi en France est dramatique : on a plus peur du malade que de la maladie ! Cela doit être notre priorité!

A la fin de cette conférence, en écrivant ces lignes, je me dis décidemment que tout est politique. On se rend compte que c’est au politique de porter les choses, d’accompagner les
acteurs de cette lutte. Le VIH/sida se nourrit clairement de l’absence de volontarisme politique, sachons ne jamais l’oublier! Les activistes n’oublient pas!

Tout est politique : si on veut en finir avec le sida, c’est possible. Pour arriver à cet objectif qui, il y a quelques années, paraissait totalement impossible, il est nécessaire qu’une mobilisation politique de très grande ampleur se fasse jour ; personnellement j’y crois.

Ce sera d’ailleurs le thème des prochains Etats Généraux des Elus Locaux Contre le Sida : «Les politiques veulent-ils vraiment en finir avec le sida?».

Je quitte cette conférence avec énormément d’idées en tête, de la fatigue et surtout le moral gonflé à bloc. La conférence, c’est vraiment un concentré de militantisme et d’activisme, un lieu qui bouillonne, qui créée, qui échange, qui vit et crie. Moi qui suis touché depuis près de plus de 25 ans, je vous avoue que c’était très fort. Mais rassurez-vous je ne verse pas dans l’euphorie. Pourquoi ? Parce que la 20e Conférence est annoncée en juillet 2014 en Australie, soit dans un pays qui discrimine les séropositifs en restreignant leur liberté d’établissement. Bien évidemment, comme je l’ai écrit hier sur Yagg, j’ai interpellé l’IAS afin de savoir quelles démarches avaient été entamées auprès du gouvernement australien afin que cette discrimination cesse. Il serait très étonnant que l’IAS, dont je sais bien tout l’intérêt qu’elle porte à cette question, ne se saisisse pas très vite de cette question.
Voilà, merci encore à Yagg et à Christophe Martet de m’avoir permis de m’exprimer et de vous faire vivre cette Conférence ! Dès demain, cela va me manquer de ne plus m’adresser à vous ! Un dernier mot avant de clôturer ; un mot qui vient du cœur : merci aux militants, merci aux activistes, merci à celles et ceux qui savent leur cause juste, merci à celles et ceux qui rendent ainsi hommage à nos morts. Merci.

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