Que cela soit clair, Louis-Georges Tin a beaucoup apporté au mouvement LGBT – et particulièrement en France. À titre d’exemples, son Dictionnaire de l’homophobie fit date, et la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie dont il est l’instigateur reconnu continue d’être célébrée dans plus de pays chaque année (le 17 mai, si vous l’ignoriez). Il ne s’agit donc pas de remettre en question de très nombreuses contributions positives.

Mais la grève de la faim entamée voilà trois semaines par lui-même, Usaam Mukwaya et Alexandre Marcel est un poids lourd lancé dans une descente effrénée. Au volant, M. Tin; en contrebas, tous les efforts accomplis à l’Onu et dans d’autres forums internationaux par des dizaines d’activistes, de diplomates et d’associations depuis plus de vingt ans. Les conducteurs refusent de toucher au volant ou aux freins, une double erreur.

Les freins d’abord: exiger une résolution immédiate nuit aux efforts entrepris à New York, Genève, et dans de nombreuses capitales étrangères. Il faut accepter que le temps diplomatique ne soit pas celui d’un agenda politique français ou américain.

Regardons la vérité en face: une résolution pour la décriminalisation telle que proposée par Louis-Georges Tin ne décriminalisera pas. Comment espérer qu’une résolution adoptée par une majorité forcée par les pays du Nord contraindrait l’un des 78 pays à faire quoi que ce soit? Que fera l’ONU? envoyer les casques bleus? les pourvoyeurs d’aide au développement réduiront leurs contributions aux pays criminalisant, le contraire de ce que réclament les activistes du Sud?

Non, ces lois et codes pénaux resteront en l’état, car une résolution ne sert à rien sans un appui minimal au sein de chacun des grands groupes de pays onusiens. Mais le débat et le vote d’une résolution proposée par le Nord élargiront le fossé séparant les deux camps, rendant encore plus difficile un réel progrès au long terme. Proposer une telle résolution contribuerait à polariser irrémédiablement les positions des uns et des autres, le Sud réaffirmant sa souveraineté culturelle et le Nord son attachement aux droits de l’Homme; plus de bras seront croisés, plus de portes claquées.

Et si une telle résolution était proposée, puis rejetée? Car voilà le réel danger, celui que M. Tin semble ignorer: un échec garantirait d’enterrer le dossier pour les dix années à venir. Cela coûterait des années d’efforts au mouvement LGBT, et permettrait justement aux arrestations et aux violences contre lesquelles nous nous érigeons tous de continuer, nouvellement justifiées par un tel résultat.

Que cela plaise ou non, la diplomatie prend du temps. La victoire très récente de la résolution 17/19 du Conseil des droits de l’Homme fut possible grâce à un long processus concerté, fort bien résumé par Renato Sabbadini, co-secrétaire général de l’Ilga. Il faut donc accepter le temps diplomatique afin de préparer nos futures victoires.

Ensuite, le volant. Contrairement à ce qu’affirme Louis-Georges Tin, son action ne laisse pas indifférent: toutes les associations travaillant sérieusement et depuis plusieurs années sur les questions LGBT à l’Onu ont réfuté de concert sa proposition, rejointes par une dizaine d’associations du Sud. Le Ministère des affaires étrangères n’a pas débranché son téléphone: il écoute simplement, il faut l’espérer, le consensus des experts – ceux du Nord comme ceux du Sud.

Car suivre à tout prix l’agenda politique des États-Unis, ce que proposent les grévistes, reviendrait à abandonner le travail multilatéral entamé jusqu’ici. Pire: la réflexion que mène Louis-Georges Tin se fonde sur le calendrier électoral américain et la carrière de Mme Clinton, tandis que les demandes des activistes du Sud sont ignorées. On doit légitimement s’interroger sur le bien-fondé d’une stratégie faisant fi des demandes et des préoccupations de celles et ceux concernés au premier chef.

Et là réside le problème majeur: il est indécent, irréfléchi et dangereux de «miser sur des chevaux», comme l’explique Louis-Georges Tin à Yagg. Cette expression trahit le peu d’importance accordée aux activistes du Sud et à leurs contributions, que nous devons impérativement respecter. Il est hors de question de les ignorer en «misant» sur tel ou tel «cheval», dans le but de satisfaire des exigences qui s’avèrent isolées.

Apportons plutôt des réponses adaptées et concertées aux arrestations et aux violences: octroyons des fonds conséquents aux associations de défenseurs des droits de l’homme dans ces 78 pays; encourageons un dialogue ferme mais respectueux entre États; et exigeons que nos diplomates utilisent systématiquement la boîte à outils LGBT de l’Union européenne.

Au final, le poids lourd de Louis-Georges Tin, Usaam Mukwaya et Alexandre Marcel risque de faire plusieurs victimes: les grévistes et leur santé, mais également un mouvement LGBT global qui a plus que jamais besoin de concertation, d’entente et de cohésion. Au vu du peu de soutien apporté à cette grève entamée voilà trois semaines, espérons que nos camarades reconsidéreront leur action, aussi honorable qu’elle fût.

Bruno Selun est le secrétaire de l’Intergroupe LGBT du Parlement européen (www.lgbt-ep.eu). Les opinions exprimées ici le sont à titre personnel. (www.selun.eu)

Ce texte a été rédigé avant l’annonce de l’abandon de sa grève de la faim par Louis-Georges Tin.

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