Dans l’étude pilote du Pr Jacques Leibowitch, un des pionniers de la lutte contre le sida, les séropositifs prennent le traitement 4 jours sur 7, avec une efficacité préservée. Mais le lancement d’un essai à grande échelle ne semble pas encore à l’ordre du jour.

Lorsque que vous entamez une conversation avec Jacques Leibowitch, le problème est que vous avez bien du mal à parler. Surtout si comme samedi 7 juillet, il ne décolère pas contre la décision de l’Agence de recherches sur le sida de ne pas lui accorder des crédits pour lancer un essai sur l’allègement de traitement, intitulé ICCARRE (pour Intermittents, en Cycles Courts, les Anti Rétroviraux Restent Efficaces).

«La question de la surmédication doit être posée, explique le Pr Leibowitch, mais cette question dérange».

DES TRAITEMENTS PRIS 4 JOURS SUR 7 SANS PERTE D’EFFICACITÉ
Celui qui, à 70 ans, présente un bilan en matière de lutte contre le sida plus que flatteur (co-découvreur du virus, travaux novateurs sur la charge virale, premiers essais sur la trithérapie), mène depuis 2003 une étude pilote sur des cycles de traitement plus courts.

Dans cette étude, conduite à l’hôpital de Garches sous la houlette de l’Université de Saint-Quentin en Yvelines, les patients séropositifs se voient proposer une réduction de leurs prises de médicaments. Selon le médecin, 75% de sa file active prend son traitement 4 jours par semaine et ce, sans aucun échec.

UN ESSAI À PLUS GRANDE ÉCHELLE
C’est pourquoi en 2010, après avoir publié les résultats de son étude pilote dans un journal scientifique, Jacques Leibowitch est allé voir l’ANRS, qui est le principal promoteur public des essais cliniques en France, pour lui proposer de lancer un essai à plus grande échelle, où l’on pourrait comparer des séropositifs qui prennent le traitement 4 jours par semaine à ceux qui continuent de le pendre 7 jours sur 7. Un essai lourd et coûteux. Depuis, de nombreuses discussions ont eu lieu. Sans succès.

L’ESSAI ICCARRE BAT DE L’AILE
Le 4 juillet dernier, les membres de l’Action coordonnée 5 (AC5), qui valide les demandes d’essais thérapeutiques, ont de nouveau retoqué l’essai ICCARRE. L’ANRS propose à la place de mener une nouvelle étude pilote, comme celle conduite à l’hôpital de Garches, non plus dans un seul hôpital, mais dans plusieurs.  «L’essai pilote proposé par l’AC5, c’est déjà ce qu’on fait à Garches depuis 2003, explique Jacques Leibowitch. Une des bases de la médecine, c’est ne pas nuire et deuxièmement, ne pas exagérer. La nécessité de faire cet essai est avéré» Dans un communiqué, signé par l’équipe de Jacques Leibowitch en date du 11 juillet, la proposition de l’AC5 est refusée.

UN CERTAIN EMBARRAS
Du côté de l’Agence nationale de recherches sur le sida, on est un peu embarrassé. Jean-François Delfraissy, directeur de l’Agence nationale de recherches sur le sida (ANRS) que nous avons joint par téléphone, n’a pas tout à fait la même version des faits. Il tient tout d’abord à préciser qu’il est favorable à cette piste de recherche, «à titre personnel et en tant que directeur de l’ANRS». Soulignant qu’il y a 18 mois déjà, une proposition d’étude pilote avait été proposée et refusée par l’équipe conduite par Jacques Leibowitch, il insiste pour dire qu’après la réunion du 4 juillet dernier, où un accord n’a pas pu être trouvé, il ne ferme pas la porte.

Selon Jean-François Delfraissy, il existe deux scénarios possibles, et l’ANRS est prête à jouer son rôle dans les deux. Une étude pilote pourrait être lancée par l’ANRS. Elle consisterait à mettre des patients sous traitement 4 jours sur 7 et serait proposée dans plusieurs hôpitaux (multicentrique). L’autre scénario possible serait un essai randomisé plus large, où l’ANRS serait cofinanceur. Cet essai nécessite plus de moyens car à la différence de l’étude, il faudra comparer les patients qui prennent le traitement 4 jours par semaine à ceux qui continueraient à le prendre 7 jours sur 7. Donc, il faut inclure plus de monde dans plus de centres.

«J’insiste, dit Jean-François Delfraissy, je suis prêt à me mouiller. Mais le dialogue est très difficile avec cette équipe, qui n’accepte aucune remarque.»

ICCARRE est un essai qui sent le souffre. S’il s’avère que des séropositifs pourraient être moins exposés aux antirétroviraux, c’est une manne financière importante pour les laboratoires qui disparait. Certains ont calculé que l’économie serait de 300 millions d’euros, rien qu’en France, si 80% des patients prenaient leur traitement 4 jours sur 7. Sans parler de la diminution des effets secondaires. Mais attention prévient le Pr Leibowitch: «pas question d’essayer d’alléger dans son coin, c’est l’échec assuré».

Pour mieux comprendre les enjeux de l’essai ICCARRE, lire: L’essai ICCARRE: alléger le traitement, pour qui, comment, avec quels résultats?).

C’est aussi un certain dogme qui prend du plomb dans l’aile, celui de l’observance. Depuis la mise à disposition des traitements hautement efficaces (HAART), le maître mot est: observance parfaite. Pour que ces médicaments restent efficaces, il faut les prendre en continu, sans oublier quasiment aucune prise, sinon c’est l’échec. Envisager que les médicaments, pris 4 jours sur 7, resteraient efficaces, c’est une révolution.

Si le monde de la recherche contre le sida reconnait les qualités de Jacques Leibowitch, son caractère bien trempé agace. Mais la question posée: « Donne-t-on trop de médicaments aux séropositifs? » est cruciale. Pas seulement pour les séropositifs au Nord, mais bien sûr pour les millions de séropositifs au Sud, où l’accès reste limité en grande partie pour des raisons financières.

Après plusieurs essais réalisés par quelques équipes dispersées dans le monde (aux États-Unis, en Ouganda, à Garches), la France pourrait marquer des points en lançant une étude d’envergure. Pour cela, il faudrait peut-être que des deux côtés de la table, on mette un peu de bonne volonté (et moins d’égo) pour enfin accorder ses violons.