À la veille de la Journée mondiale de lutte contre le sida, Eva Joly, candidate d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) à la présidentielle de 2012, livre une tribune en exclusivité pour Yagg.

«TOUJOURS EN COLÈRE», PAR EVA JOLY
Trente ans après la découverte du virus du sida, nous sommes encore et toujours face à l’une des plus graves épidémies connues à ce jour.

La baisse des nouvelles infections au VIH et la diminution du nombre de décès qui y sont associés ne doivent pas nous faire oublier que jamais le nombre de malades dans le monde n’a été aussi élevé. Aujourd’hui encore, moins d’un quart des 34 millions de malades ont un accès aux soins et en France, on compte encore nombre de nouvelles contaminations, notamment chez les jeunes homosexuels et les femmes migrantes. La maladie fait son creuset des discriminations et des inégalités, elle se répand là où la pauvreté et la corruption se développent, elle se joue de nous lorsque les laboratoires pharmaceutiques imposent leurs vues.

Nous avons tous les moyens pour éradiquer le sida: c’est une question politique.

Bien évidemment, il nous faut revenir sur les décisions qui discriminent et stigmatisent les plus fragiles. La pénalisation de la prostitution et des usagers de drogue, l‘affaiblissement des aides sanitaires pour les plus précaires ou encore la perpétuation des discriminations envers les personnes homosexuelles et trans’ sont autant de politiques qui font le jeu de la maladie.

Il faut faire de l’égalité une réalité, condition sine qua non à la lutte contre l’épidémie.

La crise économique que nous traversons réduit les aides des pays riches consacrées à la lutte contre l’épidémie. Une absurdité: moins de croissance ne signifie pas moins de malades. Un scandale: la France n’a pas respecté ses engagements auprès du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Pourtant, pour permettre à chaque femme enceinte séropositive de bénéficier d’un traitement afin d’éviter qu’elle ne transmette la maladie à ses enfants, pour offrir aux jeunes des médicaments qui leur sont adaptés et, enfin, pour mettre sous traitement tous les malades dans le monde, on estime que 20 milliards d’euros sont nécessaires. Les solutions de financement existent et sont connues! Une taxe sur les transactions financières constituerait une manne suffisante pour répondre aux besoins et gagner le pari d’une génération sans sida.

N’oublions pas, enfin, le cynisme des laboratoires pharmaceutiques.

Ils usent de tous les moyens pour empêcher les pays en développement d’utiliser leur droit de produire et d’acheter des médicaments génériques, moins chers, alors même que les traités internationaux l’autorisent! La France doit se battre pour que chaque pays puisse bénéficier, à hauteur de ses moyens, de l’accès aux médicaments, comme elle doit se battre pour mettre en place un nouveau modèle de l’innovation médicale.

Car en achetant les médicaments à des prix très élevés, les pays industrialisés contribuent à stériliser l’innovation. En bons commerçants, les industriels se tournent vers ces marchés sans risque et très fortement rémunérateurs. Aujourd’hui, moins de 5% des fonds consacrés à la recherche et développement pharmaceutique dans le monde sont destinés aux malades des pays pauvres. Cette situation est inacceptable et freine les avancées de la lutte contre l’épidémie. Notre protection sociale n’a pas vocation à financer les coûts de marketing et de promotion des laboratoires mais, au contraire, à soutenir la recherche, à l’orienter vers les besoins réels et à garantir son accessibilité à tous.

Pour cela, plusieurs voies existent. Nous pouvons créer des prix à l’innovation dédiés à des objectifs de recherche très précis. Ces prix récompenseront l’innovation sans imposer de monopole sur les inventions. Nous devons financer des projets de recherche dont les résultats pourront être mis à la disposition de tous, en échange de royalties au montant différencié selon le niveau de richesse des pays. Ces royalties permettront de développer à leur tour d’autres projets, et ouvriront la voie à une politique du médicament plus efficace.

Le sida, comme toutes les maladies, n’est jamais une affaire individuelle. Il doit être combattu collectivement. La lutte contre le sida, par les changements qu’elle implique, est l’un des marqueurs de la société écologique que je défends: ouverte, créative, solidaire, transparente et respectueuse de tous les choix de vie. Une société qui, trente ans après la découverte du virus du sida, se donne les moyens de s’en débarrasser, enfin. Restons en colère.

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