Après le mariage symbolique de deux hommes à Cabestany, Jérôme Courduriès, anthropologue et auteur de Être en couple (gay), revient sur les oppositions à l’ouverture du mariage à tous les couples, y compris au sein de la communauté LGBT [les intertitres sont de la rédaction].

«CERTAINS S’ÉTONNENT QUE LES HOMOSEXUEL-LE-S VEUILLENT SE MARIER», PAR JÉRÔME COURDURIÈS
Le mariage de deux hommes célébré à Cabestany, dans les Pyrénées-Orientales, le 12 novembre dernier, relance un débat mis en sourdine depuis le fameux mariage de Bègles, annulé le 19 avril 2005 par la cour d’appel de Bordeaux. L’acte était symbolique puisqu’il n’a pas été retranscrit sur les registres d’état civil mais l’objectif avoué était bien là.

Depuis les débats qui ont conduit à l’adoption du pacte civil de solidarité à l’automne 1999, la question de l’ouverture du mariage aux couples de même sexe est une question récurrente. Il faut dire que depuis, plusieurs pays ont permis aux couples homosexuels d’accéder à l’institution matrimoniale. Sur le sujet, des points de vue divergents s’affrontent, parfois violemment, et témoignent de lignes de partage plus ambigües que celle opposant les anciens et les modernes.

Qu’attendent du mariage les hommes et femmes homosexuel-le-s qui voudraient y accéder? Des avantages matériels, un accès à à la procréation assistée sur le territoire français et à l’adoption en tant que couple, une reconnaissance des liens unissant des parents de même sexe avec leur enfant, avoir la possibilité d’accéder au rituel matrimonial républicain qui confère à son union la même valeur sociale et symbolique que celle de n’importe quelle union hétérosexuelle. Bien sûr les candidats homosexuels au mariage ne partagent pas tous ces désirs et d’autres encore ne souhaitent ni se pacser ni se marier. Mais bon nombre voudraient que cela soit possible, pour le principe.

«TOUS LES HOMOSEXUELS NE VEULENT PAS SE MARIER»
Certains s’étonnent que les homosexuels et homosexuelles veuillent se marier alors que l’attrait du mariage n’a de cesse de diminuer depuis le milieu des années 1970. La baisse du taux de nuptialité s’est peut-être accentuée depuis le début du siècle mais, contrairement à ce qu’ont voulu faire croire les détracteurs du pacs, elle avait été entamée bien avant (se référer au numéro 482 d’INSEE Première paru en 1996). Mais il faut rappeler à présent une évidence que le caractère manichéen du débat a pu occulter: tous les homosexuels ne veulent pas se marier. Il n’y a là rien d’étonnant dans une société où le mariage n’est plus un horizon indépassable pour beaucoup de couples hétérosexuels et si on considère que de nombreux hommes et de femmes homosexuel-le-s ont construit leur identité sur la base du refus de l’organisation conjugale et familiale de la vie privée, perçue comme le berceau de la domination d’un sexe sur l’autre et, par extension, des hétérosexuels sur les homosexuels. Et au nom de cette domination «hétérosexiste», certaines voix s’élèvent, parmi les homosexuels et homosexuelles, pour s’insurger contre la revendication de l’ouverture du mariage. Elles sont rejointes sur ce point par d’autres voix qui, parmi les féministes, réclament de longue date la fin du mariage. Vouloir le mariage pour les couples de même sexe, reviendrait à promouvoir la «domestication» de l’homosexualité ou, en d’autres termes, le retour des homosexuel-le-s dans le placard.

«CHANGER EN PROFONDEUR LE STATUT SOCIAL DE L’HOMOSEXUALITÉ»
Un autre point de vue consiste à penser que donner aux couples d’hommes et de femmes la possibilité de se marier s’ils le désirent permettrait de changer en profondeur le statut social de l’homosexualité. L’institution du mariage n’aurait plus alors pour fonction de distinguer ceux qui peuvent se marier de ceux qui ne le peuvent pas (les couples hétérosexuels et les couples homosexuels) mais, ainsi rénovée, contribuerait à défaire la hiérarchie des sexualités. C’est sans doute précisément ce que craignent les opposants les plus violents à l’ouverture du mariage aux couples homosexuels dont les plus vindicatifs avaient appelé à l’occasion de manifestations anti-pacs à envoyer «les pédés au bûcher», renouant ainsi avec les pratiques les plus obscurantistes et anti-démocratiques. L’énergie qu’ils déploient pour combattre le pacs, l’ouverture du mariage mais aussi l’enseignement des savoirs sur le genre au lycée révèle leur crainte de voir se poursuivre la marche vers l’égalité non seulement entre hommes et femmes, hétérosexuel-le-s et homosexuel-le-s. Ouvrir le mariage aux hommes et femmes homosexuel-le-s en couple et qui souhaitent accéder à une reconnaissance sans ambiguïté de leur relation conjugale reviendrait à donner des droits supplémentaires aux gays et lesbiennes sans leur retirer bien sûr la possibilité d’organiser autrement leur vie amoureuse et/ou sexuelle. Une telle réforme législative aurait certainement pour effet dans les temps qui suivraient de favoriser une plus grande in-différence entre les individus, quelle que soient leurs pratiques sexuelles et amoureuses.

Jérôme Courduriès, anthropologue

Jérôme Courduriès est l’auteur de recherches sur la manière dont vivent les gays en couple, recherche qui a fait l’objet d’un livre publié cette année aux Presses Universitaires de Lyon, dans la collection «Sexualités» dirigée par Rommel Mendes-Leite, sous le titre Être en couple (gay). Conjugalité et homosexualité masculine en France.
Il a participé mercredi 16 novembre 2011 à l’émission
Service public, avec Serge Hefez et Guillaume Herner, sur le thème «Mariage gay: le retour de Bègles». L’émission est disponible en podcast.

Il co-organise une journée d’études à l’Université de Toulouse 2 qui aura lieu le 1er décembre 2011, intitulée «Les relations familiales à l’épreuve de l’homosexualité».

Photo J.L. Douat