Président de la ligne d’écoute Gai Écoute depuis 1982 et de la Fondation Émergence depuis sa création en 2000, Laurent McCutcheon joue depuis des décennies un rôle prépondérant dans le combat pour l’égalité des droits légale et sociale au Québec, et par extension au Canada.

En vacances à Paris, il a pris le temps, entre deux rencontres avec des responsables d’associations, de répondre aux questions de Yagg. De l’égalité des droits dans la loi aux dernières campagnes de la Fondation Émergence, en passant par le suicide des jeunes (ou moins jeunes) LGBT et l’évolution de la société, la discussion fut dense.

Qu’est-ce que la Fondation Émergence? L’évolution des droits tant au Québec qu’au Canada a fait en sorte que vers 2000 on voyait poindre l’objectif de l’égalité juridique. Que faire après? C’est sûr qu’une fois que l’État a légiféré, on a des droits, mais la société n’est pas transformée pour autant. La Fondation Émergence est née dans cet esprit: maintenant qu’on a l’égalité juridique, il faut aussi une égalité sociale. La Fondation est donc uniquement à vocation éducative. Tous nos programmes sont toujours axés sur l’éducation, la sensibilisation, la lutte contre les préjugés, alors que l’autre organisme, Gai Écoute, dispense des services à la population.

Reste-t-il des choses à revendiquer ou l’égalité est-elle totale? Au Québec, et même au Canada, mais particulièrement au Québec, on a fait le tour de la législation, de la réglementation. Il y avait eu préalablement la décriminalisation, en 1969. En 1977, il y a eu une modification de la Charte des droits pour inclure l’orientation sexuelle dans les motifs interdits de discrimination. Donc on avait déjà les assises, les fondements légaux pour la discrimination sur la base de la personne, les droits de la personne. L’autre partie qu’il restait à faire, c’était les droits des couples.

Ici, vous aviez le pacs. La première phase sur laquelle on a travaillé, et qu’on a obtenue, c’était que dans toutes les lois administratives du Québec, partout où il y avait une définition de «conjoints», «conjoints» soit remplacé par «deux personnes». Il y a donc eu une révision de toutes les lois et de tous les règlements qui régissent les bénéfices aux personnes et aux couples. Chez nous, qu’on soit marié ou pas (en union de fait), on a les mêmes droits.

Ensuite, le Québec n’ayant pas juridiction en matière de mariage, on a créé l’union civile, qui est une copie conforme du mariage mais de compétence provinciale, pour arriver après cela jusqu’au mariage, en 2005, quand le gouvernement canadien a légiféré sur le droit au mariage des couples de même sexe.

Une fois que cela a été obtenu, on peut dire qu’il y a l’égalité juridique des couples. L’autre dimension, qui je crois fait débat ici en France, c’est l’homoparentalité. Chez nous, on l’a réglée au moment de l’union civile. Chez les couples hétérosexuels, évidemment il y a la mère biologique, et le conjoint est présumé être le père de l’enfant, donc on a reconduit les mêmes règles: la mère biologique donne naissance à un enfant, elle déclare à l’état civil qu’elle a pour conjointe Mme Unetelle, et la conjointe devient la mère aussi de l’enfant. Il y a donc deux mères, qui ont les droits parentaux, comme si c’était un couple hétérosexuel. Et du même coup on a réglé la question de l’adoption. C’était possible avant pour une personne seule d’adopter, tandis que là deux hommes ou deux femmes peuvent adopter.

Une fois qu’on a eu fait le tour des droits des individus et les droits des couples, on peut parler maintenant d’une véritable égalité juridique.

Quand vous racontez cela comme ça, ça a l’air très simple, alors qu’ici on nous réplique qu’on ne peut pas calquer la présomption de paternité dans un couple de femmes, puisqu’une femme ne peut pas être le père. Au Québec, je pense qu’aucun parti politique ne voulait tenir un débat sur la question, pour susciter les réactions de la droite, ou de l’Église catholique. Et tous les partis politiques se montrant plutôt sympathiques, cela s’est réglé sans véritable débat de société. Il y a eu une commission parlementaire qui a fait très peu de bruit, et c’est passé en douce de cette façon-là. Si on avait fait un référendum sur la question, je ne crois pas que ce serait passé au Québec non plus. Mais sur le plan stratégique, les associations qui ont porté le sujet ont travaillé avec tous les partis politiques. On n’a pas la notion chez nous que vous avez ici de la gauche et de la droite qui sont toujours en opposition. Chez nous, certains partis politiques ont des philosophies plus de droite sur le plan économique, mais sur le plan social presque tous les partis politiques sont vers le centre. Ce qui fait qu’on pouvait faire du lobbying auprès de tous les partis politiques, même ceux de l’opposition. Je pense qu’ici, la difficulté, c’est ce clivage entre la droite et la gauche.

Oui, c’est le gros problème. On revient toujours aux mêmes arguments, rien n’a changé depuis les débats sur le pacs. Les mentalités ont évolué, les sondages le montrent, mais les politiques ne suivent pas. Chez nous, la seule opposition venait de l’Église. Le Québec a presque été dirigé par l’Église catholique pendant des siècles. L’Église catholique a par contre perdu ses pouvoirs, perdu ses croyants. Elle est toujours là, il y a toujours des porte-parole, mais ils n’ont plus d’influence. L’Église catholique, quand on regarde, c’est une série d’interdits, je pense que personne ne passe à travers le tamis de l’Église catholique. Même les couples hétérosexuels mariés devraient avoir des relations sexuelles pour avoir des enfants, pas de contraceptifs, etc. Donc si on les prend l’un après l’autre, je pense que personne ne répond aux critères de l’Église catholique. Ils ont perdu énormément d’influence chez nous, et ils n’ont pas réussi à ébranler le gouvernement sur la question.