Sophie Lichten, vice-présidente du Comité Idaho chargée des questions trans’, et Sarah Colin, présidente de l’association Balad’loisirs, se sont mariées hier, samedi 10 septembre, à la mairie de Montreuil.

Un mariage en mairie se résume souvent à une poignée d’ami-e-s et un discours convenu. Hier, les ami-e-s étaient bien là, mais Gilles Robel, l’adjoint qui a officié, a su trouver les mots justes, émouvants sans mièvrerie, avec juste ce qu’il fallait de message politique. La cérémonie fut simple et belle, les mariées aussi, un rien tendues avant la cérémonie, heureuses simplement ensuite.

Ne souhaitant pas médiatiser leur union avant la cérémonie, Sarah et Sophie ont accordé une interview à Yagg il y a quelques jours, que nous publions donc aujourd’hui.

Vous êtes deux femmes, pourquoi votre mariage est-il possible en France?
Sophie: Je suis trans’, j’ai encore mes papiers masculins, ce qui me fait subir moult discriminations, mais de ces discriminations devait ressortir une bonne chose: ça me laisse la possibilité de me marier. Légalement, nous serons mariées, unies au nom de la loi ce samedi à la mairie de Montreuil. Nous remercions d’ailleurs chaleureusement la mairie de Montreuil pour tout le travail qui a été fait, la prise au sérieux de notre mariage. Ils ont tout fait pour que ça se passe au mieux ce samedi. J’extrapole mais quand je vois tout ce qui est fait à la mairie de Montreuil, tout ce que d’autres ne peuvent pas avoir, cela me rend encore plus solidaire avec les gays et les lesbiennes qui ne peuvent pas se marier.

Le mariage devait être célébré par Dominique Voynet, finalement il le sera par l’un de ses adjoints, Gilles Robel, que s’est-il passé?
Sophie: Dominique Voynet est retenue à l’étranger.

Vous êtes déçues?
Sophie: Je ne vais pas le cacher, nous sommes déçues, nous avons rencontré Mme Voynet cette semaine, nous le lui avons exprimé mais c’est comme ça. Tant que ça n’entache pas notre mariage… Elle a montré aussi la volonté que tout se passe au mieux.

Vous vous mariez par amour, bien sûr, mais aussi, j’imagine, un peu par militantisme?
Sarah: Par amour c’est sûr. C’est ce qui a mené la démarche jusqu’à ce point, mais il est certain qu’il y a un aspect militant, car on connait le contexte actuel autour de cette question du mariage des couples de même sexe, et toutes les déceptions que cela peut entrainer dans les vies personnelles, puisque, que ce soit les personnes directement concernées ou des personnes qui aimeraient simplement vivre dans une société où le choix existe, aujourd’hui cela crée beaucoup de polémiques, de discordes, aussi bien au sein de la communauté LGBT que dans les milieux politiques susceptibles de faire évoluer les choses concrètement. Le mariage permet de montrer la force des sentiments qui existent de même manière entre les personnes, homos ou pas homos.

De ce point de vue militant, qu’attendez-vous de ce mariage?
Sophie: Que la société française puisse changer, que nos député-e-s réalisent enfin que les derniers sondages montrent que la société française a vraiment changé et que beaucoup de Français-e-s ne s’opposent pas au mariage des couples gays et lesbiens. Qu’on arrive véritablement à un changement, qu’on ait non seulement le mariage mais aussi la parentalité. Que la communauté LGBT puisse accéder enfin à un projet matrimonial. Je pense notamment à toutes celles et tous ceux qui ont déjà des enfants mais qui n’ont ni droits ni devoirs envers leurs enfants.

Votre mariage intervient après celui de Stéphanie Nicot, de l’association Trans Aide, et de son épouse Élise, célébré à Nancy le 4 juin dernier, quelques jours avant le rejet par l’Assemblée nationale de la proposition de loi visant à ouvrir le mariage à tous les couples. Ce mariage n’a pas fait réagir autant qu’on aurait pu l’imaginer. Pensez-vous que le vôtre peut servir d’électrochoc sur l’incohérence de la loi?
Sophie: Stéphanie nous a précédées, et a fait aussi son mariage parce qu’elle a été discriminée par les tribunaux, elle n’a pas pu obtenir ses papiers, elle en a fait véritablement un mariage militant. Elle ira, pour obtenir ses papiers, jusqu’à la Cour européenne des droits de l’Homme, et j’espère pour cela que la France sera condamnée, parce que de très nombreuses personnes trans’ ne peuvent pas obtenir leurs papiers d’identité. Mais je suis très pessimiste sur l’impact que peut avoir notre mariage. Celui de Stéphanie n’a pas interpelé les député-e-s, les gens qui nous gouvernent… Certains sont tellement conservateurs, quand on voit que 80 député-e-s veulent faire interdire des manuels scolaires, au secours! C’est affolant, et affligeant. Ils sont tous à brandir la menace homosexuelle comme si on allait convertir leurs enfants. Ce qu’ils sont en train d’oublier, c’est tout le lobby catholique intégriste qui se met à l’œuvre pour un retour à la chrétienté… Regardez ce qui se passe à Malte et vous verrez comment ces gens voudraient que nous vivions: divorce interdit*, avortement interdit. Est-ce la société que les Français-e-s voudraient?

Revenons à votre mariage. Vous n’avez pas souhaité le médiatiser avant qu’il ait lieu. Pourquoi?
Sophie: C’est peut-être par superstition. Comme Sarah l’a indiqué c’est d’abord et avant tout un mariage d’amour, également un mariage militant, mais nous tenons absolument à ce que ce mariage puisse vivre, et que nous puissions nous protéger l’une et l’autre à travers le mariage, avec tous les devoirs qui existent dans la loi mais aussi les droits que nous procure la loi. Je le répète, c’est d’abord et avant tout un mariage d’amour. Nous tenons énormément à ce que ce mariage puisse vivre normalement, et à ce titre nous ne voulons pas en faire une grosse publicité. Il est normal que nous nous exprimions sur Yagg, qui est le média LGBT par essence, mais nous n’avons pas voulu le médiatiser comme Stéphanie, nous ne souhaitons pas que la foudre s’abatte sur nous, comme on a pu le voir dans le passé pour le mariage de Camille et Monica.
Sarah: C’est aussi pour montrer que même dans ce contexte, le mariage peut avoir une image totalement amicale et familiale.
Sophie: Je voudrais également rappeler que nous faisons toutes les deux le choix de nous marier, j’ai fait le choix de garder mes papiers masculins, mais cela implique que je ne pourrai aujourd’hui changer mes papiers d’identité que lorsque la loi ouvrant le mariage aux couples gays et lesbiens sera passée, ce qui nécessite un véritable changement, et pas seulement une union civile comme certains pensent pouvoir le proposer. Si je demande mon changement d’état civil après mon mariage, le juge ne me l’accordera pas et me demandera de divorcer au préalable.

* À Malte, le divorce n’est autorisé que depuis le 25 juillet dernier.

Photo Yagg