Christophe Girard, élu ouvertement gay, est adjoint au maire de Paris chargé de la Culture et conseiller régional d’Ile-de-France. Il est également l’auteur d’un essai, Père comme les autres (Hachette, 2006) — où il abordait pour la première fois publiquement sa vie d’homoparent – et d’un roman, La Défaillance des pudeurs (Seuil, 2006).

«JE SUIS RETOURNÉ FAIRE LE PARCOURS DU 11 SEPTEMBRE»
À la veille des commémorations du 10e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001 à New York, Christophe Girard nous a fait parvenir une nouvelle inédite, L’Équinoxe du 11 septembre, que nous publions en exclusivité.

«Attristé et subjugué par ce souvenir déjà ancien, balayé par tant d’événements — Haïti, la montée en puissance de la Chine, Ben Laden, Fukushima, DSK, le Printemps arabe – je suis retourné faire le parcours du 11 septembre et j’ai rêvé et imaginé une histoire d’amour qui explose en vol et s’effondre comme le World Trade Center, explique-t-il à Yagg. C’est mon imagination qui m’entraîne ainsi à écrire…». La fiction plutôt qu’un discours? «C’est une forme de pudeur et de timidité, j’aime bien me cacher derrière les mots», confie-t-il.

«L’ÉQUINOXE DU 11 SEPTEMBRE», DE CHRISTOPHE GIRARD

Lecteurs et lectrices, si vous souhaitez que l’histoire suivante se passe entre une femme et un homme ou une femme et une femme, plutôt qu’entre deux hommes, il vous suffit de changer le prénom du danseur en Sofia.

Peut-être que la plus douloureuse et merveilleuse invention de l’homme est le mot amour. Que de parcours, chemins, promenades, voyages heureux, que de rencontres, passions et révélations douloureuses. J’ai beaucoup aimé, j’ai beaucoup souffert, je vais encore aimer un peu mais je ne vais pas forcément souffrir moins. Comment échapper à l’amour, à un amour, à une fulgurance amoureuse, à cette lumière éblouissante, à ce jet violent et éclaboussant d’eau bouillante, à ce fruit tombé de l’arbre sur mon cœur? Pour comprendre où ira ce bonheur soudain, guérir la blessure, j’ai choisi d’aller au bout de cet amour pour le réduire en cendres ou bien le sceller, le construire comme un menhir posé là pour l’éternité dans le cimetière de nos vies provisoires et des souvenirs nostalgiques. Je suis heureux de ce voyage pour aboutir à cette nouvelle histoire qui ne fait que débuter même si elle dure intensément depuis déjà un mois.

Le vol Air France n’a pas de retard, je regarde l’Atlantique vide et infini par mon hublot, on croise d’autres avions, en sens inverse, remplis d’autres destins et porteurs d’autres décisions. La mienne est prise, elle ne m’émeut, ni ne m’exalte. Elle est presque religieuse et mystique. Je suis heureux, par un bel hasard je n’ai pas de voisin, donc n’encours pas le risque de la conversation qui troublerait ma sérénité et ma mélancolie et mon bonheur à venir. C’est une bonne décision, j’irai voir Mehdi danser sans qu’il le sache, j’ai mes places pour deux spectacles, le Sacre et Jewels que je ne connais pas. J’ai choisi un hôtel que j’aime bien, le plus loin possible de chez lui près de Union Square, ma chambre est au 3e étage avec vue vers le bas de Manhattan, je lui tournerai le dos en dormant, lui qui habite à côté du Met près du Consulat français, à l’angle de la Frick Collection.

Le vol touche à sa fin. L’éternité des premières heures s’éloigne. Les passagers se lèvent l’un après l’autre pour aller aux toilettes, les lumières sont rallumées, on nous sert une collation. Nous survolons Boston, il ne reste plus qu’une heure 07 minutes avant l’atterrissage. Si je suis bien dans mon corps, l’euphorie qui m’avait habité depuis le décollage a petit à petit disparu. Je redeviens sérieux et ennuyé. Ai-je bien fait de venir et de vouloir forcer le destin? N’était-ce pas mieux et plus fort de garder à distance cet amour de cinq nuits devenu platonique. Trop tard pour revenir en arrière, trop tard tout court.

Quand je suis allé à New York, la première fois j’avais 17 ans, mon bac en poche et la Frick Collection est le premier musée que j’ai visité, avant le Whitney et le Metropolitan. Je n’aime pourtant pas beaucoup la peinture de Boucher, peut-être un peu plus Fragonard mais un oncle m’avait dit que c’était une collection privée importante tout comme il m’avait recommandé d’aller à Philadelphie découvrir la Barnes Collection, et là je le bénis encore. Nous étions trois pendant la visite et j’y suis retourné régulièrement en pèlerinage avec mon fils aîné une fois, mon fils aîné s’appelle Tristan.

«Je n’ai rendez-vous qu’avec moi-même
et mon destin avec Mehdi.»

Le pilote annonce des turbulences et du retard à l’arrivée, à vrai dire je ne suis pas pressé d’arriver, je jouis de chaque minute qui passe, je n’ai aucun rendez-vous précis, je n’ai rendez-vous qu’avec moi-même et mon destin avec Mehdi. J’aurai mis plus de quarante ans à me rencontrer, sans peur, sans colère, un peu intimidé par cette intimité naturelle et aboutie. Certains se font aider, je fais le chemin tout seul, c’est ma façon de tout compliquer pour mieux simplifier. Le chauffeur qui m’attend est tiré à quatre épingles, il est haïtien, il m’a déjà conduit deux fois et je me suis souvenu qu’il avait des jumeaux, Christophe à cause du Roi Christophe et Antoinette à cause de Louis XVI. C’est ainsi qu’il me l’avait expliqué. Il me dit que j’ai rajeuni mais que je travaille trop, il est content que Tristan se soit marié même si c’est un peu jeune pour se marier à notre époque où le monde virevolte, où la terre tremble en Haïti et au Japon, et «ça n’est pas fini, vous savez». Il a sans doute raison mais je n’ai plus peur des catastrophes naturelles. Je suis indifférent. Elles tuent, elles ruinent mais elles rabaissent l’homme à sa condition de mortel.

Désiré, c’est le prénom du chauffeur, a une sélection de musique assez sublime. Grâce à lui on aime les embouteillages. Près de la Guardia, ça coince. On écoute Brad Mehldau, musique de Eyes Wide Shut, le dernier film de Kubrick, et le morceau s’appelle Blame It On My Youth. Trop bien, un rêve d’éternité m’envahit, je glisse dans mon épais fauteuil noir en cuir avec la petite bouteille d’eau minérale dans l’accoudoir que je n’ose toucher ou boire. Nous nous regardons par le rétroviseur. J’ai le sentiment d’être en garde à vue et qu’il me conduit vers une étrange prison.

«Et pourtant j’ai envie de pleurer, je suis ému,
je suis amoureux et mes sentiments sont forts et fiers.»

Changement de musique. Billy Joel avec «Got to begin again: here I am at the end of the road». Mon dieu, Désiré est au courant. Mauvais présage. «I get to begin again» chante-t-il. Mehdi m’attend. Je vais lui faire la surprise. Pas trop vite. Sois patient. «Though I don’t know how to start» quand «everything my heart desires» commence, je me retiens de tout, de larmes inutiles, d’émotion superficielle, de faiblesse et de honte personnelles. Sensiblerie inutile et méprisable. Et pourtant j’ai envie de pleurer, je suis ému, je suis amoureux et mes sentiments sont forts et fiers. Danielle Brisebois à une voix sublime. Désiré me dit que c’est extrait du film As Good As It Gets. Quel mélange. Le taxi roule. Pour mon hôtel, j’ai hésité entre la 54e rue ou la 57e ou Irving Place près de Union Square avec ce merveilleux hôtel Irving Inn et ses douze chambres, chacune avec un nom d’écrivain. La mienne c’est Edith Wharton.

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