2Fik, photographe, performer et vidéaste est un habitué des pages de Yagg (voir Sexe, prévention et vidéos (3/8): «Je n’attends pas pour faire le TPE», par 2Fik).

MULTIPLES IDENTITÉS
Homosexuel, arabe, musulman, français, canadien: dans ses œuvres, il se met en scène sous les traits de plusieurs personnages, il questionne ses multiples identités, ses différentes cultures, le poids de la religion, de l’intégrisme, les clichés dans la communauté gay, etc.

Avant son retour en France en octobre prochain (il était installé à Montréal depuis 2003), 2Fik est l’objet d’une exposition-événement à New York, au très branché Invisible Dog Art Center (du 17 septembre au 9 octobre). Il a répondu à quelques questions pour Yagg.

Te voilà maintenant exposé à New York. C’est la consécration, non? Je dirais plutôt que c’est un très joli pas de plus vers la réussite. Depuis 2009, année de ma première exposition, j’ai eu d’autres occasion de montrer mon travail au Canada, que ce soit à Toronto ou à Regina. Avec The Invisible Dog Art Center comme première adresse aux États-Unis, je n’ai franchement pas à ma plaindre. Cette galerie a une super bonne réputation, leur espace est hallucinant et l’équipe est très facile à vivre. Que demande le peuple?

En plus, je dois avouer que j’ai aussi beaucoup investi de temps et d’argent dans mes projets artistiques et par conséquent, il me paraît un peu logique de monter d’un cran à chaque projet, chaque performance et chaque expo. J’ai quand même plaqué un boulot génial et passionnant en mai dernier pour être «artiste à temps plein», il faut donc que je repousse mes limites à chaque fois et que j’évolue sans cesse.

Que va-t-on découvrir à The Invisible Dog Art Center? De l’ancien et du neuf? Mon travail a la chance de bien vivre à travers le temps, c’est à dire que les œuvres créées il y a cinq ans sont toujours aussi fortes aujourd’hui. En plus des photos que vous connaissez déjà, il y a deux-trois œuvres plus récentes mais qui s’intègrent parfaitement aux autres. Je vais aussi présenter une installation-vidéo que j’avais montré en exclusivité lors de la nuit blanche de Montréal cet hiver. Le jugement dernier est composée de deux projections muettes où d’un côté on voit mes onze personnages et de l’autre on me voit, seul en train d’être jugé pour mon travail artistique, sa pertinence et la façon dont je les représente. C’est une pièce drôle et intense.

Aussi, j’ai l’intention de faire aussi quelques performances diverses. Elles seront politisées, déjantées et dérangeantes. En tant qu’artiste, il faut offrir différentes émotions au public. Quand j’y repense, être artiste, c’est dealer des émotions. Et à voir mon évolution et la reconnaissance que j’ai aujourd’hui depuis mes début en 2006, je dois être un ostie de bon dealer…

Que t’inspirent les récents mouvements populaires dans le monde arabe? Toutes ces révolutions, soulèvements populaires et rébellions m’inspirent de l’optimisme et du courage. Je me dis que si ces citoyens engagés ont réussi à faire tomber Ben Ali, Moubarak et Khadafi, on peut encore foutre le bordel dans ce monde et le rendre plus démocratique, égalitaire et libre. Je sais que ça sonne très cheesy mais j’y crois fortement et je l’assume.

Il suffit d’une petite impulsion pour qu’un engrenage se mette à bouger: il faut juste un bon timing. Et, personnellement, il faut créer la situation ou l’excuse qui va soulever les foules et favoriser leur prise de position, voire leur rébellion. Si on a peur de sortir de sa zone de confort et que l’on est seulement dans la recherche du bien-être personnel et individuel, c’est la fin.

J’utilise mon art comme une arme: mes images parlent à tout le monde de façon égalitaire. Qu’ils soient illettrés ou blindés de diplômes, riches ou pauvres, ils reçoivent un message qui leur fait quelque chose dans leur cerveau ou leur cœur. Après, qu’ils apprécient ou non mon travail m’importe peu dans la mesure où j’ai fais mon travail: lancer une réflexion. Et la révolution passe, entre autre, par la réflexion.

Tu vas quitter Montréal pour revenir à Paris: pourquoi? Tu veux être absolument là pour cette formidable élection présidentielle? Déjà, je tiens à mettre les points sur les i: ce n’est pas parce que je quitte Montréal que je n’y reviendrai pas. Richard Charlebois l’a bien chanté: je reviendrai à Montréal. Cette ville est beaucoup trop géniale et inspirante pour être mise aux oubliettes. En plus, c’est grâce à elle que j’en suis là aujourd’hui. J’y suis arrivé en 2003 et j’ai réalisé que depuis le début de ma vie, je changeais de pays très régulièrement. Les femmes ont des cycles de 28 jours, moi c’est huit ans!!

De plus, J’ai choisi de venir à habiter à Paris pour me mettre dans l’inconfort: il est connu que l’ambiance à Paris est loin d’être celle du monde des Teletubbies. L’inconfort est pour moi la meilleure amie de la créativité. Je ne crée vraiment bien que lorsque le milieu dans lequel j’évolue n’est pas évident et simple. Je n’oublie pas que Paris a changé, tout comme ses habitants, mes amis et moi. Penser que je reviens dans le Paris que je connaissais serait une erreur: je dois me réadapter. Au bout de huit ans au Québec, j’ai pris des plis et des habitudes qui ne correspondent pas du tout au train de vie parisien: il n’y a pas que New York qui est une concrete jungle, ne l’oublions pas.

De plus, l’Europe représente pour moi un excellent défi parce que je me demande comment mon travail artistique va être pris ici. J’ai tendance à penser qu’il y a des gros risque de polémique, surtout en France. Mais comme pour les jeunes rebelles dans les pays arabes en transition, je me répète que si je ne tente rien, je n’aurais rien.

Enfin, en ce qui concerne les élections, j’avais envie d’être sur place pour 2012. Je sens que l’on va vivre un moment d’anthologie: il va se passer quelque chose de gros. Oui, ça va être formidable, d’une façon ou d’une autre et je veux être là, soit pour danser dans les rues, soit pour manifester. Je veux être à Paris ce que je suis à Montréal, un citoyen engagé et un artiste enragé…

Photo: Harem © 2Fik

Le site officiel de 2Fik.

Extrait de la performance High He/High Heels réalisée à Montréal en août dernier:


Si vous n’arrivez pas à voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur High He/High Heels.

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