J’ajouterai que j’ai éprouvé un autre sentiment à la lecture de son livre: de dégoût cette fois. La manière dont il utilise mes analyses – sans le dire – pour penser le bareback m’a semblé grotesque, pour rester poli. Il simplifie à outrance les idées qu’il me vole mais qu’il comprend mal, et il finit par transformer les notions sociologiques de honte et d’abjection en une sorte de psychologie de bazar, qui provoquerait l’hilarité s’il ne s’agissait de questions aussi terribles. Il va jusqu’à se demander si Genet aurait voulu contracter le sida! Je vous assure que je n’invente rien… C’est dans son livre…  Quand un livre arrive à tel niveau de bêtise, on ne peut tirer qu’une seule conclusion: il faut mettre ce livre à la poubelle.

Comment expliquez-vous que David Halperin, que vous connaissez et dont vous avez traduit le Saint Foucault, se soit livré à ce plagiat? Je crois que c’est très simple: il n’avait plus d’idées, il a cru qu’il pouvait s’approprier les miennes, en faisant, aux États-Unis, comme si c’était les siennes! Nous étions très amis, dans les années 1990. Et quand un éditeur français a voulu traduire son Saint Foucault, la traduction était un tel désastre que, par amitié, je l’ai retraduit. Et je l’ai aidé à être connu en France – il m’a surtout beaucoup manipulé, et j’ai été bien naïf, alors même que de nombreuses personnes m’avaient mis en garde contre lui. En fait, son livre sur Foucault me semblait surtout utile à des fins stratégiques: il pouvait servir à lutter contre la dépolitisation dont Foucault faisait l’objet à l’époque en France.

Mais à part ça, il faut bien reconnaître que dans ce livre, il n’y a rien ou du moins pas grand-chose… C’est simplement un geste… Et ce geste me semblait utile à ce moment-là. Mais c’est un geste dont le contenu théorique est très pauvre. Dans ce livre, il affirmait de manière péremptoire et terroriste que toute volonté d’étudier la « subjectivité gay » relevait d’un dispositif homophobe (c’est la raison pour laquelle, dans la deuxième partie, non traduite du livre, il attaquait violemment ma biographie de Foucault). Quand j’ai publié Réflexions sur la question gay, en 1999, dans la préface duquel j’écrivais que je voulais élaborer une analyse historique et sociologique de la subjectivité gay, il s’est mis soudain à parler de la nécessité d’étudier la subjectivité gay, en inversant complètement ce qu’il proclamait auparavant. Quand j’ai publié Une morale du minoritaire. Variations sur un thème de Jean Genet, en 2001, cela a dû beaucoup lui plaire puisqu’il a brutalement rompu notre amitié sous un prétexte quelconque, et j’ai alors appris qu’il faisait des conférences un peu partout en utilisant les notions de honte et d’abjection chez Genet, Jouhandeau et Sartre… pour penser la subjectivité gay en dehors des cadres psychanalytiques.

En avez-vous parlé avec lui? Je lui ai écrit pour dire qu’il n’était qu’un plagiaire, et que n’ayant plus d’idées, il me volait les miennes, et que je trouvais cette attitude assez scandaleuse. Il ne m’a jamais répondu… D’ailleurs, comme vous le savez, plusieurs comptes rendus de son livre, quand il est paru en français, ont fait remarquer qu’il avait pillé mon travail. Et il n’a jamais répondu non plus! Mais que pourrait-il répondre? Qu’il s’est toujours intéressé à l‘approche sociologique? Ça ferait rire. Que c’est lui qui a eu l’idée de s’appuyer sur Jouhandeau pour penser en dehors des cadres de la psychanalyse? Qu’il était un spécialiste de Sartre avant moi? Il suffit de comparer les livres et les dates de publication, pour voir qu’il a tout pris chez moi: non seulement les références à des auteurs dont il ignorait tout (Genet, Jouhandeau, Sartre) mais surtout le cadre théorique. C’est du plagiat d’idées, du plagiat intellectuel.

Qu’attendez-vous maintenant de la part des membres du comité du Brudner Prize? Oh! Rien! Le nouveau président du comité est un de ses amis. Donc il ne fera rien. Je suis même persuadé qu’il s’agissait, en donnant le prix à Halperin, d’essayer de restaurer sa réputation qui commençait à souffrir beaucoup de l’évidence, qui avait déjà largement circulé, qu’il m’avait plagié. Une autre lauréate du prix vient d’ailleurs d’écrire, de son côté, au président du comité pour demander que soit menée une enquête indépendante et bilingue sur les accusations de plagiat, afin de garantir la crédibilité de ce prix, qui est tout de même décerné par Yale. Il lui a répondu que cette affaire de plagiat n’enlevait rien à la légitimité d’Halperin à recevoir le prix! C’est incroyable, non? Et c’est pour cette raison que j’ai décidé de rendre publique, sur mon site personnel, la lettre que j’avais adressée aux membres du Brudner Prize committee.

Photo © Sébastien Dolidon

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