Avec l’abrogation annoncée de la loi Don’t ask, Don’t tell (DADT), les militaires homosexuel-le-s américains auront la possibilité de parler ouvertement de leur sexualité sans craindre d’être sanctionnés. D’un point de vue juridique, leurs droits seront désormais les mêmes que ceux des militaires français. Au ministère de la Défense, on est d’ailleurs fier d’annoncer que « l’armée française applique la loi » et qu’à ce titre, aucune discrimination n’est pratiquée à l’encontre des personnes homosexuelles. Pas de message spécifique au moment du recrutement et surtout pas de distinction. Résultat: la direction juridique n’a recensé aucune plainte pour homophobie cette année. Officiellement donc, R.A.S.

« ON N’EN PARLE PAS »
Mais pour Delphine Ravisé-Giard, militaire trans’ et lesbienne, l’homosexualité demeure un sujet extrêmement sensible dans l’armée et il existe bel et bien une limite à ce que la grande muette peut accepter en son sein. Une limite implicite, sans fondement légal, mais qui est toujours présente dans les mentalités. Aux yeux de cette militante de Trans Aide, le problème, c’est qu’en France, « on n’en parle pas ». Les hétérosexuels affichent leur orientation sexuelle sans rencontrer de difficulté en montrant leurs photos de famille ou en portant une alliance. Mais « si vous dites que vous êtes homosexuel-le, on vous regarde d’un autre œil ». La réprobation n’est pas légale, mais « insidieuse », « feutrée ». Delphine Ravisé-Giard a connu trois militaires lesbiennes: toutes trois ont quitté l’armée au bout de cinq ans environ, lassées.

Delphine Ravisé-Giard

Delphine Ravisé-Giard

Il faut savoir qu’en termes de discrimination, l’armée est soumise aux mêmes obligations que la société civile. Tout militaire victime d’une mesure discriminatoire peut porter plainte. Mais comme l’explique cette militante, l’armée forme une famille. Et le linge sale se lave en famille. On ne parle pas à l’extérieur des difficultés que l’on rencontre à l’intérieur. « Il n’y a pas de problème tant qu’on n’en parle pas. C’est quand j’ai commencé à parler aux médias que j’ai eu des problèmes. »

PAS D’HOMOPHOBIE « DE CONVICTION »
Et l’homophobie a toujours droit de cité dans l’armée. Mais ce n’est pas une homophobie « de conviction », précise Delphine Ravisé-Giard. Les militaires sont homophobes « par habitude ». Une remarque comme « Oh la tapette, elle sait pas taper dans le ballon »  ne témoigne pas d’une volonté de nuire, mais répétée jour après jour, elle instaure une ambiance pesante pour les personnes homosexuelles.

Une évolution législative suscite par ailleurs une certaine inquiétude dans l’esprit de Laurent, un gendarme homosexuel (les gendarmes ont le statut de militaires). Depuis près de deux ans, l’ancienneté n’est plus prise en compte lors d’une promotion. Seul le « mérite » du soldat est évalué par ses supérieurs. Et « si ses supérieurs sont homophobes ils pourront très bien orienter, voire freiner la carrière du militaire concerné en ne lui reconnaissant pas ses qualités et son aptitude à prendre le galon supérieur », redoute Laurent.

CONSERVER « UNE RÉSERVE DE BON ALOI »
D’après un responsable de l’Association de défense des droits des militaires (Adefdromil) qui n’a pas souhaité être nommé, l’homosexualité, « c’est admis, c’est toléré ». À condition, précise-t-il, de conserver « une réserve de bon aloi » et « que ce ne soit pas exagérément étalé aux yeux du groupe ». « Il faut être réservé sur ces choses-là, comme sur sa religion ou sa fortune », ajoute-t-il. D’ailleurs, « pourquoi faire son coming-out? », demande ce militaire. Avant de franchir le pas et de dévoiler son orientation sexuelle à ses collègues militaires, il préconise de s’intégrer, de « prouver sa valeur » pour être mieux accepté. Il évoque alors le cas du caporal-chef David Poulain, mort au combat en Afghanistan en 2006. Pacsé avec Alain Pujol, un civil, le militaire défunt a reçu des honneurs posthumes, tandis que son « veuf » a bénéficié du soutien de plusieurs militaires. Selon ce responsable associatif, c’est là la preuve des progrès accomplis par l’armée dans l’acceptation de l’homosexualité. Pour lui non plus, il n’y a aucun problème.

Être homo dans l’armée française, c’est donc possible, à condition de ne pas trop le dire ou le montrer. Et d’être au bon endroit. Selon Laurent, l’ouverture d’esprit que l’on peut trouver dans une grande ville n’est pas représentative de la situation nationale: « Dans une petite caserne en province,ça ne sera pas la même chose… » Delphine Ravisé-Giard se souvient encore, avec le sourire, de cette affiche pour l’égalité des droits qu’elle avait apposée dans sa caserne: « J’avais demandé l’autorisation avant. Elle a été arrachée systématiquement ».

Photo CCH Dumoutier/SIRPA Terre

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