Certaines choses ne changent jamais, sans que l’on comprenne bien pourquoi. Il semble en être ainsi du Dico des filles, édité par Fleurus, et de l’homosexualité.

dico-filles-2011« Le Dico n’a pas pris une ride et cette année encore, nous l’avons imaginé rien que pour vous, les filles de 2011, pour vous permettre de traverser dans la douceur et la gaîté le pays escarpé de l’adolescence, de prendre confiance en vous et de découvrir ce que vous êtes vraiment, » écrit l’auteure, Dominique Alice Rouyer, dans l’édito de l’édition 2011, la neuvième, sortie cet automne. Les filles auxquelles s’adresse l’ouvrage ont de 12 à 16 ans, et ne peuvent être qu’hétérosexuelles et de classe moyenne ou aisée.

« LES HOMOSEXUELS ONT DU MAL À SE PROJETER DANS L’AVENIR »
Sur les conseils d’une yaggeuse, nous sommes allé-e-s lire le passage consacré à l’homosexualité. Extraits:

  • « Les psychologues disent qu’il faut attendre le début de l’âge adulte (autour de 21 ans!) pour être vraiment fixé sur sa sexualité et encore, rien n’est jamais définitivement figé »;
  • « Parce que votre âge est celui des désirs confus et des sentiments troubles, et qu’il en est de même pour vos amies, apprenez à garder la bonne distance. L’intimité entre amies s’arrête aux limites de la pudeur. Évitez de dormir dans le même lit ou de prendre des douches ensemble afin de ne pas vous retrouver dans une situation gênante » (une tentation, par exemple?);
  • « C’est vrai qu’il existe des couples homosexuels stables. Mais souvent, les relations sont éphémères, instables et les homosexuels ont du mal à se projeter dans l’avenir »;
  • « Quand on aime quelqu’un, on a naturellement envie d’avoir un enfant avec lui. C’est ce qui fait aussi souffrir les personnes homosexuelles: elles savent qu’elles ne pourront pas avoir d’enfants avec une personne du même sexe, et fonder une famille avec elle » (notez le « naturellement », que nos ami-e-s hétéros qui ne veulent pas d’enfants apprécieront);
  • « Comme tout individu, les personnes homosexuelles ont des qualités et des défauts »;
  • « Certains pensent que, même si les homosexuels sont des personnes aussi respectables que les autres, la société ne doit pas encourager la relation homosexuelle qui, contrairement à la relation hétérosexuelle, ne permet pas d’avoir des enfants naturellement » (encore ce « naturellement »…).

Cet article est le deuxième que j’écris sur cet ouvrage. Voici que m’inspirait l’édition 2006 (brève publiée dans Têtu): « Comme tous les ans, Le Dico des filles est là pour aider les filles (hétérosexuelles) à devenir femmes. Mais, comme tous les ans, les choses se gâtent à l’entrée « Homosexualité » (celle sur l’avortement n’est pas rose non plus). Dans la partie « Comprendre », on apprend ainsi qu’être homosexuel « signifie se sentir toujours différent, minoritaire », qu’il est plus difficile de trouver l’âme sœur quand on est homo qu’hétéro (bah oui, il y a plus d’hétéros sur terre, il suffisait d’y penser) et que, s’il existe « des couples homosexuels stables », « le plus souvent, les relations homosexuelles sont éphémères, instables et les homosexuels ont du mal à se projeter dans l’avenir ». Comme en plus ils ne pourront pas avoir d’enfants, ils ont vraiment besoin de ne pas être jugés et d’avoir des amis ».

L’HOMOSEXUALITÉ, « UN CHOIX DIFFICILE À VIVRE »
Cinq ans plus tard, les phrases sont les mêmes. Et elles sont assumées, comme le montre la réponse de « l’équipe du Dico » à une jeune lesbienne qui explique, sur le forum du site dédié, qu’elle a pleuré en lisant ces lignes: « Nous sommes désolées si le texte que tu as lu sur l’homosexualité dans le Dico t’a blessée. La sexualité de façon générale, qu’elle soit homosexuelle ou hétérosexuelle, est un sujet délicat à aborder et nous sommes bien conscientes que nous ne pouvons faire l’unanimité. Cela dit, tu as peut-être mal interprété notre article. Nous ne disons à aucun moment que l’homosexualité est quelque chose de mal ou d’anormal. Nous disons simplement que c’est un choix [sic] difficile à vivre. Nous disons aussi qu’à l’adolescence, il arrive que l’on vive des expériences homosexuelles qui ne présagent pas forcément de la sexualité future. Ça n’est pas ton cas apparemment et nous ne te jugeons absolument pas pour autant. Nous devions cependant aborder tous les cas de figure dans l’article « homosexualité ». Le texte que nous avons écrit tord le cou à certaines idées reçues et tente justement de faire comprendre aux gens qui le lisent que personne ne doit être réduit à sa sexualité, qu’elle soit homosexuelle ou hétérosexuelle. Ce n’est pas ta sexualité qui te définit en tant que personne. Et nous sommes convaincues que personne ne pensera de mal de toi après avoir lu ce texte ».

Cette incompréhension du sujet est d’autant plus dommage qu’il y a plein de bons conseils dans ce Dico, et pas juste sur le maquillage et même s’il parle encore de MST et non d’IST. Mais alors que l’on sait à quel point l’adolescence est un moment compliqué à vivre, et souvent encore plus lorsque l’on est LGBT – sans même parler du taux de suicide –, une telle collection de clichés et de bons sentiments condescendants à la Boutin, est dangereuse. Point barre.

Envie de plus d’infos Yagg? Inscrivez-vous gratuitement à la newsletter.

Soutenez votre média LGBT indépendant sur le mur de Yagg!