Judith Wangu Ngunjiri ne veut pas être filmée. Pas seulement pour que son image n’apparaisse pas, mais parce que Yagg ne diffuse pas en streaming mais par le biais des sites de partage vidéo. Elle ne veut pas que la vidéo puisse être récupérée et modifiée. Judith Wangu Ngunjiri est une militante lesbienne et féministe kényane, militante des droits LGBTI depuis 2006 et pour ce faire, membre de plusieurs associations (Minority Women in Action, Gay and lesbian coalition of Kenya, Coalition of African lesbians, Pan Africa Ilga).

Après être passée par Bruxelles, elle était à Paris la semaine dernière pour rencontrer des militants et des politiques. Elle a eu la gentillesse de faire étape dans les locaux de Yagg. Rencontre.

Quelle est la situation au Kenya pour les personnes LGBTI? C’est très dur. Il y a l’aspect social, avec une stigmatisation importante, des discriminations à l’encontre des personnes LGBTI, notamment dans les domaines de l’emploi ou du logement. Il y a aussi beaucoup de menaces et de violence à l’encontre des LGBTI ou des personnes qui sont perçues comme étant LGBTI. Il n’est pas rare que des familles bannissent leur enfant ou un autre membre de la famille parce qu’il ou elle est LGBTI.

Le fondamentalisme religieux est en augmentation, les leaders religieux se font beaucoup entendre. Le Kenya est un pays laïque, il n’y a pas de religion d’État, mais les leaders religieux ont toujours beaucoup d’influence, et ils parlent des questions LGBTI de façon très négative. Ce qui renforce encore la stigmatisation, la discrimination, les stéréotypes sur les personnes LGBTI.

Il y a aussi la situation légale, avec un code pénal qui criminalise les actes sexuels consensuels entre personnes de même sexe.

Pour les hommes et pour les femmes? Oui. Il y a deux articles, le deuxième criminalise les actes indécents entre hommes, le premier criminalise les relations charnelles qui vont contre l’ordre naturel. Il est juste question de « personne », donc il peut être utilisé contre les hommes ou contre les femmes.

C’est une loi héritée du colonialisme, et qui n’a jamais changé. Et même si personne n’a jamais été condamné en vertu de ce texte, il est utilisé pour faire pression sur les gens. De nombreuses personnes qui sont arrêtées en vertu de ces articles préfèrent corrompre ou trouver une autre façon de se sortir de cette situation avant que l’affaire n’arrive en audience publique. C’est pour cela que personne n’a jamais été condamné.

Néanmoins, une nouvelle Constitution a été adoptée au mois d’août, avec une déclaration des droits humains très solide. Un article précise que toute personne a le droit d’épouser une personne du sexe opposé, mais il n’est dit nulle part qu’il est interdit d’épouser une personne du même sexe, il y a un flou juridique sur le sujet.

Comme je l’ai dit, la déclaration des droits est très solide, surtout contre les discriminations. Elle ne mentionne pas expressément l’orientation sexuelle ou l’identité de genre dans les motifs de discrimination, mais la section sur l’interprétation est très progressive. Elle incite à donner un droit, plutôt qu’à retirer un droit.

Est-ce que vous ressentez déjà le changement? C’est un peu tôt parce que beaucoup de choses sont en train de changer, tout le système judiciaire change, certaines lois doivent encore être adoptées en conformité avec la Constitution et d’anciennes lois doivent être amendées pour être conformes à la nouvelle Constitution. Donc c’est un peu tôt mais il y a déjà des changements, il y a plus d’espoir, bien sûr, chez les citoyen-ne-s kényans, et il y a plus de responsabilisation, ce qui se sent déjà.

L’un des derniers articles que nous avons publiés sur le Kenya portait sur Esther Murugi, la ministre chargée des Programmes spéciaux, qui appelait à plus d’ouverture à l’égard des homosexuels, surtout afin d’améliorer la lutte contre le sida. Est-ce un signe de cette évolution? En fait, non, parce que ce que la ministre chargée des Programmes spéciaux a dit que les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes doivent être inclus dans les programmes de prévention et de traitement du VIH-sida, pour arrêter la propagation du VIH et du sida, mais elle a par la suite publié un communiqué précisant qu’elle ne tolérait pas les homosexuels et que les homosexuels ne devaient pas être tolérés dans la société africaine. C’est juste par rapport au sida, il n’y a pas d’acceptation.

Nous n’avons pas beaucoup d’allié-e-s prêt-e-s à s’exprimer publiquement, surtout au niveau politique. Les personnes au pouvoir ne parlent jamais des questions LGBTI de façon positive en public. Les politiques se servent surtout des questions LGBTI dans leurs jeux politiciens, par exemple lorsqu’ils essaient de trouver un soutien, ou au contraire de construire une opposition contre un rival.

David Kuria, le directeur de la Gay and Lesbian Coalition of Kenya, a annoncé sa candidature au Sénat en 2012. C’est le premier politique ouvertement gay. Quel regard portez-vous sur cette candidature? Je suis toujours heureuse que des personnes LGBTI prennent des initiatives pour améliorer la situation. Cela dit, il n’a pas annoncé sa candidature publiquement, il a juste dit au sein de la communauté LGBTI qu’il comptait se présenter et il rassemble des soutiens pour sa campagne. Les Kényans ne sont pas encore au courant, nous ne savons pas encore comment ils vont réagir. Mais bien sûr, de mon point de vue, c’est bien d’avoir des personnes LGBTI plus visibles, qui agissent, s’intéressent plus à la politique, à d’autres domaines de la vie. Je ne sais pas s’il dira qu’il est LGBTI pendant sa campagne, mais ça se saura évidemment.

Comment fait-on son travail de militant LGBTI dans un pays où l’homosexualité est illégale? La loi pénalise les actes sexuels entre personnes de même sexe, ce qui signifie qu’on ne peut être poursuivi-e que pour des actes, il faut être pris en flagrant délit, mais dire simplement qu’on est LGBTI, dire « je suis lesbienne » ou « je suis gay » n’est pas un délit en soi. Nous pouvons donc promouvoir légalement les droits LGBTI. Mais le problème reste la stigmatisation, et le regard social, qui sont renforcés par le fait que cette loi existe. Par conséquent lorsque des gens font leur coming-out, ils sont menacés. Les médias ont aussi une responsabilité dans l’homophobie, parce qu’ils publient des photos et des informations sur les gens sans leur accord.

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