Nicolas HugueninNicolas Huguenin est professeur d’histoire-géographie et d’éducation civique au lycée Robert Schuman du Havre, il est ouvertement homo et lit Yagg. Lorsque nous avons publié l’article évoquant la mise en ligne d’un devoir d’élèves bourré de clichés sur l’homoparentalité, il a très rapidement réagi dans les commentaires (sous le pseudo Churchill), pour expliquer que la mise en ligne avait été tronquée, et que la polémique qui a suivi donnait une image totalement fausse de son lycée, où le corps enseignant lutte contre les clichés quotidiennement. Nous lui avons proposé de s’exprimer plus longuement – et plus officiellement – sur le sujet, voici le texte qu’il nous a envoyé.

Depuis trois jours, je dors mal. Les cris et les tambours de guerre, c’est pittoresque, mais bruyant. Les polémiques et les joutes verbales à n’en plus finir, c’est intéressant – surtout quand on cite les grands penseurs – mais ça fatigue.

Depuis trois jours, mes collègues et moi-même sommes accusés d’avoir, sur le site de notre lycée, diffusé la liste des clichés les plus navrants sur l’homoparentalité, suite à un travail de débat fait avec des élèves.

Techniquement, nous l’avons fait. À la suite d’un problème informatique, ce qui n’était que le point de départ du travail, la matière brute du débat, est apparu comme son aboutissement. Pendant trois jours, 350 personnes ont pu le croire, parce que le texte, présenté tel quel, le laissait croire.

« Mais quelle idée aussi », me direz-vous, « de rassembler toutes ces navrantes naïvetés d’élèves? ». Je vous répondrai: « mais parce que mes élèves sont naïfs ». Pourquoi être parti de si bas? Mais parce que c’est là qu’ils en sont!

Mes élèves, vous les voyez comme des ados débrouillards, un peu « cailleras » même, gavés de toutes sortes d’informations par tous les canaux possibles: des dizaines de chaînes de télé, des cinémas, des théâtres, un musée superbe, une bibliothèque municipale bien approvisionnée et gratuite. En fait, la plupart vivent dans un village minuscule. Un village où les arbres sont remplacés par des tours en béton, mais un tout petit village quand même. Une cité, comme celle dont parle le livre Homo-Ghetto. Le film Comme les autres? Ils ne l’ont pas vu; il devait y avoir une demi-finale de foot, ce soir-là. Ou une finale d’émission de télé-réalité sur TF-haine. Ils ne sont pas homophobes, en fait. Ils n’en savent guère plus sur l’homoparentalité que moi sur le curling. Et sur l’homosexualité, c’est pareil. D’ailleurs, si j’en crois le nombre de jeunes filles qui tombent enceintes avant l’âge ou qui prennent la pilule du lendemain, sur l’hétérosexualité, c’est pas mieux.

Si vous leur demandiez de citer un homosexuel qu’ils connaissent, je ne suis même pas sûr qu’ils penseraient à moi. Pourtant, je ne me suis jamais caché de l’être. Je porte le ruban rouge depuis près de 20 ans; le tiers ou la moitié de mes liens sur Facebook concernent l’actualité gay; je leur parle dès que je peux du sida en Afrique ou ailleurs, des Triangles roses ou de l’époque où l’homosexualité était considérée comme une maladie mentale. Et je n’ai jamais eu de souci. Jamais, ils ne m’ont manqué de respect parce que j’assumais tranquillement ma différence. Mais de là à dire que ça leur suffit pour comprendre ce qu’est l’homosexualité – et à plus forte raison l’homoparentalité – il y a une sacrée marge!

Alors oui, ils sont capables de dire qu’un enfant de gays ou de lesbiennes « risquerait » de le devenir plus tard ou pourrait en avoir honte et se sentir isolé. Et c’est à nous de leur faire comprendre l’inanité de ces arguments.

C’est justement ce que mes collègues et moi, nous faisons depuis des années. À coup d’affiches sur le thème « parler de sa différence », de panneaux d’information sur le sida pour le 1er décembre, de leçons et de débats en éducation civique et même en imprimant sur leur carnet de correspondance toutes les adresses et tous les numéros de téléphone indispensables – maison de l’adolescent ou CDAG. Que cette malencontreuse bourde ait pu faire oublier tant d’années d’efforts est lamentable. Que cette affaire laisse entendre à ceux qui ne les connaissent pas que mes collègues ne font pas correctement leur travail ou, pire, cautionnent des propos homophobes, est insultant.

Nous avons commis une erreur pratique; nous nous en excusons depuis trois jours; n’en rajoutez pas dans la morale, merci.

Nicolas Huguenin

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