Martin & John couvertureL’auteure coréenne Hee Jung Park, déjà publiée il y a quelques années dans nos contrées, revient avec ce premier tome d’une nouvelle série lancée en Corée du Sud en 2006 et publiée ici par les éditions Samji. Le concept de base est inspiré d’un roman américain inédit en français, sorti en 1993 sous le titre de Martin and John. L’auteur, Dale Peck, y utilisait les mêmes noms pour raconter diverses histoires. Park a repris ce principe, pour le mettre à sa propre sauce. Nous allons donc rencontrer dans ce manhwa plusieurs personnages nommés « Martin » et « John », dans des circonstances très différentes les unes des autres.

La première et très courte histoire  se situe dans un avenir indéterminé, et concerne un homme, nommé « John », ainsi que son « chien », nommé, vous l’avez deviné, « Martin », pour 8 pages de discussion sur les relations amoureuses. Le « chien » est en fait un homme portant un chapeau en forme de museau et qui a juré obéissance à son maître, une coutume semble-t-il répandue dans leur société. Ce qui peut paraître n’être qu’un fantasme assez pervers se révèle être empli d’une étrangeté poétique très touchante, et sert en quelque sorte de prologue à l’histoire qui va suivre, du moins en termes d’ambiance et de thématiques.

planche martin & john

Martin dans la deuxième histoire.

Cette deuxième histoire d’environ 80 pages se déroule quant à elle à notre époque. Hee Jung Park y tisse une toile à la fois cruelle, émouvante et étonnamment complexe. Cette fois-ci, un jeune homme nommé John meurt après avoir été renversé par une voiture. Martin, un autre jeune homme encore amoureux de John alors que celui-ci l’a quitté pour épouser Jackie, une jeune femme, rencontre celle-ci, et tous les deux essaient de donner du sens à la façon dont John a mené sa vie, aux choix qu’il a faits. Raconté largement sous forme de flashbacks, ce récit dévoile petit à petit les secrets de ses protagonistes: John n’a pas quitté Martin parce qu’il ne l’aimait plus, Jackie était largement au courant de la situation… et ce n’est pas tout, loin de là. L’auteure manipule donc ses lecteurs de façon experte, par les dialogues et le dessin, ainsi que par une narration qui nous semble représenter ce qui se fait de mieux dans les bandes dessinées qui nous viennent d’Asie. Le lecteur est désorienté et captivé à la fois, et la façon très terre-à-terre dont est présentée la relation entre Martin et John montre que nous sommes à cent lieues des excès parfois hystériques de certains yaoi japonais.

La troisième histoire, et la plus longue (elle n’est d’ailleurs pas terminée dans ce premier tome), change encore la donne: John est un jeune hétéro coupé de sa famille et surtout préoccupé par sa prochaine conquête, alors que Martin est son meilleur ami homo. Entre en scène un autre Martin, garçonnet dont les parents adoptifs meurent, le laissant à la charge de John, son plus proche parent et demi-frère qui ignorait jusque-là son existence. On est bien là en plein mélodrame.
Cette variation, un mélange de problèmes réalistes (John doit décider de ce qu’il veut faire de – et pour – l’enfant dont il s’est rapidement entiché, ce qui le pousse à examiner sans concession sa propre vie, avec l’aide de son ami) et d’à-côtés humoristiques (les versions chibi des personnages font de nombreuses apparitions), vire encore plus au mélodrame avec l’arrivée de la mère biologique du jeune Martin, une fille-mère ex-toxico qui décide de récupérer son fils pour des motifs en partie peu honorables. On peut être assez curieux de voir comment l’auteure se sortira de ce bourbier sans tomber dans les clichés – ou en y tombant de façon originale.

Ces trois histoires sont dessinées dans le même style, avec des personnages légèrement androgynes, mais, encore une fois, pas autant que dans de nombreux yaoi – plutôt à la façon de mannequins de mode. La narration très variée fait partie du plaisir de lecture, même si elle nous a parfois parue quelque peu confuse. Mais le réalisme psychologique dont sont empreints les personnages emporte largement la mise.

Les prochains tomes de cette série sont déjà annoncés pour mai et juillet. On peut donc espérer que l’éditeur ne nous fera pas attendre pour le reste de la série, qui compte déjà 10 tomes en Corée.

François Peneaud

Martin & John, Vol. 1, de Hee Jung Park, Samji, 200 p., 7,35€

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