Depuis 15 ans, Brice Dellsperger se consacre à une entreprise singulière: réaliser des remakes avec play-back et travestis de scènes de films hollywoodiens qu’il nomme des Body Double.

La galerie Air de Paris (32, rue Louise-Weiss, 75013 Paris) montre jusqu’au 20 mars les deux derniers films de l’artiste. L’un, Body Double 23, d’après Le Dahlia noir, de Brian De Palma, l’autre, Body Double 22 (photo en début d’article), d’après l’ultime film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut. On y retrouve Jean-Luc Verna qui incarne et double tous les personnages du film, dans un singulier ballet travesti. Des extraits des Body Double sont visibles sur le site de l’artiste.

Pour Yagg, Brice Dellsperger en dit plus sur sa démarche. Rencontre.

Pourquoi avoir choisi de refaire une partie du Dalhia noir, de Brian De Palma? J’étais en résidence à Los Angeles en 2006 lorsque le film est sorti. Dans la maison dans laquelle nous vivions, il y avait Hollywood Babylon, le livre de Kenneth Anger. Eva, qui joue dans mon film, a ouvert le livre et m’a montré les photos de cette fille coupée en deux. Je m’intéressais à cette histoire et à la théorie selon laquelle le meurtre du Dalhia noir serait l’œuvre d’un artiste fou, proche des surréalistes. C’était comme une sorte de collage entre le film, les photos dans le livre, Eva qui était là.

Body Double 23

Il y a chez Kenneth Anger un véritable plaisir sadique à révéler les dessous malpropres de Hollywood, il aime Hollywood et célèbre cet amour en traînant Hollywood dans la boue. J’ai l’impression qu’il y a quelque chose comme ça dans ton attrait pour le Dalhia noir. Anger adore et déteste en même temps Hollywood. Il y a un plaisir malsain dans son livre qui est aussi fait avec beaucoup d’humour, puisqu’il rassemble beaucoup de ragots, des histoires dont on ignore si elles sont vraies. J’ai le même rapport à Hollywood: je trouve ça dégueulasse et il y a tellement de choses bien qui s’y passent.

Qu’est-ce qui t’a conduit à Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick? Un attrait contradictoire: je ne savais pas comment prendre ce film, par quel bout l’attaquer, et je sentais en lui une force, dont j’ignore en quoi elle consiste et qui me retient. J’étais aussi attiré par la scène de cérémonie masquée, qui ressemble à une intronisation de secte, et qui est très mystérieuse. Je la trouvais très bonne mais vraiment horrible d’un point de vue esthétique avec ses masques de Venise.

Il y a quelque chose de nouveau dans ton film. Jusque là tu avais respecté le montage original des films que tu reprenais. Dans celui-ci, tu refais le montage. À quelle idée obéit ton choix de sélection et de montage? Quand j’ai montré le film de Kubrick à Jean-Luc, il l’a trouvé chiant. Ça m’a fait réfléchir à nouveau au film et je lui ai proposé de ne garder que les scènes qui nous plaisent. C’est donc une question de goût au départ.

Il me semble qu’il y a un regard homosexuel en jeu qui lui-même est déjà porteur d’une lecture du film dans cette façon de choisir les scènes où les personnages féminins ont une place importante. Je n’aurais pas fait un Body Double s’il n’y avait pas eu tout ce débordement féminin. J’aime beaucoup les femmes de ce film. Marion [jouée par Marie Richardson dans le film de Kubrick, ndlr], quand elle perd pied suite à la mort de son père et se jette sur le docteur Hartford [interprété par Tom Cruise, ndlr], montre ses faiblesses. Au contraire, les hommes ne montrent rien.