Septembre a une façon tellement efficace de partager sa vie que nombreux/ses étaient les yaggeuses et les yaggeurs (surtout les yaggeuses, à en croire les commentaires sous ce post) à se sentir partie prenante dans sa relation naissante. Dans ce post au titre emprunté à l’inoubliable roman de Carson McCullers, l’histoire se clôt, brutalement et bien trop tôt…

Le cœur est un chasseur solitaire, par Septembre
Tomber amoureux, non, ça n’a rien de formidable, parce que tout n’y est question que de privatifs: impatience, inquiétudes, incertitudes. Le doute s’installe presque aussitôt que l’autre est invisible, et notre ère de télécommunications tentaculaires, qui démultiplient les distances et allonge le temps, rend l’autre plus fuyant qu’un rayon de soleil l’hiver. Une cascade de questions dévale une minute, une heure s’étire toujours plus dans l’attente, et je ne parle même pas d’une journée, pendant laquelle, à la recherche de dérivatifs au manque, on lorgne d’un œil de plus en plus haineux le téléphone muet. Jusqu’à le mettre au tiroir, finalement.

Passés 30 ans, démarrer une histoire devient un casse-tête. On croit savoir ce que l’on veut, mais on réalise qu’on sait surtout ce que l’on ne veut plus. Ce qui jadis paraissait limpide est désormais brouillé et opaque. À 20 ans, se jeter tête la première dans le grand lac des sentiments et s’y vautrer avec son amante est une évidence. Bien sûr tout cela est plâtré d’illusions que la vie se charge ensuite d’effriter et de réduire à néant. Et des années plus tard, quand le lac s’est tari, on reste assis dans une flaque, le cul crotté, à se dire qu’on ne nous y reprendra plus. Aujourd’hui, on fait le grand écart entre la rémanence de réflexes adolescents et des interrogations nouvelles qui surgissent à tout va. D’un côté, familiers, les frémissements de la peau, les élans de désir, les pensées obsessionnelles et enthousiastes, le cœur rageur, en somme tout ce qui devient objet de sarcasmes dès lors que l’on n’aime plus. De l’autre les peurs, les appréhensions, la méfiance, les réserves, la prudence. Les parasites. On voudrait que tout soit léger quand le plomb des vaticinations vient se loger dans le crâne.

Parfois, même les choses les plus simples prennent des airs d’impossible. Passer une nuit entière ensemble, par exemple. Le premier engagement, celui qui nous confronte à la réalité quand, au réveil, on passe du statut de créature nocturne rêvée par l’autre à celui d’être humain lambda et rattrapé par les contingences de l’haleine charpentée ou de la marque d’oreiller en travers du visage. Ce n’est rien, chérie, c’est le réel, n’aie pas peur.

On a peur, parce que c’est le premier pas dans l’engrenage du couple, le monstre-couple qui dévore et use, qui rabote la solitude que l’on aimait bien, au fond, cette vieille compagne parfois pénible mais qui nous faisait croire à la liberté. Alors, c’est décidé, cette fois, amoureux, on trouvera un moyen de rester seul à deux. Ça tombe bien, la fille qui vous renverse est sur la même longueur d’onde, semble-t-il. On construit son utopie. Et on décide de la mettre en pratique. Sauf que rapidement, les moments avec l’autre prennent les atours d’une visite au fast-sex. Vous n’êtes ni célibataire, ni en couple, vous n’avez que le temps d’assouvir vos désirs: « Je prendrai un menu McCuni, s’il vous plaît. À emporter ». Il y a tant d’autres choses à faire par ailleurs chacune son côté que prendre le temps de se connaître et ainsi dissiper les appréhensions est remis à plus tard. Les départs deviennent d’amers abandons, même pour le cœur solitaire le plus résigné.