En Italie il n'y a que des vrais hommes couvertureLe lecteur qui s’intéresse à l’histoire de l’homosexualité au XXe siècle pourrait penser être assez bien informé, étant donné la pléthore d’ouvrages sur ce thème. Et pourtant, En Italie, il n’y a que des vrais hommes aborde un sujet qui nous était inconnu, le confinement d’homosexuels italiens sur une petite île sous le régime de Mussolini. Même l’excellent ouvrage de Florence Tamagne, Histoire de l’homosexualité en Europe: Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939, ne parlait pas de cet épisode, semble-t-il peu connu même en Italie.

L’album de Luca de Santis et Sara Colaone se présente comme le récit de la préparation d’un documentaire sur le sujet par deux journalistes, Ricco et Nico, qui arrivent en 1987 à Salerne, une ville à une quarantaine de kilomètres de Naples, pour interviewer Antonio Angelicola, un vieillard qui a accepté de témoigner de ce qu’il a jadis subi.

Antonio découvre la vie sur l’île…

Antonio découvre la vie sur l’île…

En 1938, Antonio, alors âgé de 26 ans, est arrêté sur un lieu de drague homo. Il est condamné au confinement sur une île de la région des Pouilles, dédiée aux « pédérastes », juste en face de celle des prisonniers politiques. Il va découvrir une vie qui, si elle ne semble pas être aussi horrible que celle des prisonniers homosexuels des camps allemands, n’en est pas pour autant une partie de plaisir, même si l’amitié et l’amour n’en sont pas absents.

Le scénariste et la dessinatrice ont mis en place pour ce récit un dispositif narratif qui paraît simple mais fonctionne à merveille: l’histoire d’Antonio est racontée en flashbacks, alors qu’au présent, celui-ci fait tout ce qu’il peut pour repousser le moment du témoignage, et que Ricco, aux motivations bien plus personnelles qu’on ne s’y attendrait, fait preuve d’une grande maladresse et ne met pas vraiment en confiance cet homme à qui l’on demande de parler d’une période traumatisante. La relation qui s’installe petit à petit entre les trois hommes est d’une belle finesse, et permet à l’album d’être plus qu’un documentaire un peu froid, pour devenir un récit peuplé d’hommes de chair et de sang, entre étude socio-historique et galerie de portraits parfois truculents, comme ceux de certains prisonniers de l’île.

… et attire l’attention d’un des gardes.

… et attire l’attention d’un des gardes.

Le dessin de Sara Colaone est à la fois illustratif et évocateur, refusant le mélodrame. Les personnages sont bien campés, les visages et les types physiques variés (l’éditeur Dargaud Benelux propose ici un extrait de plusieurs pages). Il est évident que les deux auteurs ont fait beaucoup de recherches, comme en témoigne l’introduction à l’album, signée d’historiens italiens de l’homosexualité, et le fascinant entretien qui clôt le volume, réalisé en 1987 avec l’homme qui a inspiré le personnage d’Antonio.

Quant au titre, celui-ci vient d’une citation du Duce, qui refusa une loi spécifiquement anti-homos, au prétexte qu’il n’y en aurait pas en Italie. Ce qui ne peut manquer de faire penser à la remarque attribuée à la reine Victoria, la monarque ayant estimé que le lesbianisme n’existait pas en Angleterre. Que cela soit apocryphe n’empêche pas de faire un parallèle avec l’invisibilité dont furent victimes, doubles victimes, les homosexuels persécutés, après la fin de la Deuxième Guerre mondiale: en Allemagne, certains restèrent encore prisonniers pendant un moment, et en Italie, ils ne reçurent bien évidemment jamais aucune réparation. Espérons que cet album contribuera à faire un peu mieux connaître cette tragédie, parmi tant d’autres vécues par les populations alors sous la coupe des fascismes européens.

François Peneaud

En Italie, il n’y a que des vrais hommes, Luca de Santis et Sara Colaone, Dargaud, 176p., 15,50€

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