Nicolas Sarkozy et la lutte contre le sida, la recherche sur le vaccin, l’accès aux traitements dans le Sud, l’importance de lutter contre les discriminations… Françoise Barré-Sinoussi, rétrovirologiste à l’Institut Pasteur, codécouvreuse du VIH, prix Nobel de médecine 2008, était le 19 janvier dernier l’invitée exceptionnelle du chat de Yagg. Voici l’intégralité des échanges avec les internautes (voir aussi le making-of en fin d’article, page 3).

Yagg: Bonjour, nous sommes ravis et honorés d’accueillir Françoise Barré-Sinoussi, de l’Institut Pasteur, prix Nobel de médecine, pour notre chat mensuel. Vous pouvez lui poser vos questions…

Françoise Barré-Sinoussi:
Bonsoir, je suis effectivement ravie d’être là ce soir et prête à répondre aux questions que vous vous posez dans le domaine du VIH.

Chris: Bonjour Professeur, il a suffi de quelques mois pour mettre au point un vaccin contre la grippe A. Cela fait presque 30 ans que la recherche sur un vaccin contre le VIH fait du surplace. Comment expliquer cette différence?

Françoise Barré-Sinoussi: Premièrement, l’absence de vaccin contre le VIH est loin d’être unique. Il y a d’autres pathologies pour lesquelles nous ne disposons pas de vaccin. On peut citer l’hépatite C, l’herpès, le cancer, le paludisme et bien d’autres. Nous avons besoin d’améliorer nos connaissances à la fois sur la réponse que les vaccins doivent induire pour protéger: le VIH peut nous aider à mieux comprendre ces réponses et c’est une voie de recherche aujourd’hui d’essayer de mieux comprendre ces mécanismes de protection. Parce que le VIH s’attaque justement aux cellules de notre défense et pas seulement les lymphocytes CD4 mais bien d’autres cellules qui communiquent entre elles pour donner une protection. Une meilleure connaissance de la communication entre ces cellules est nécessaire pour développer un vaccin efficace.

Il faut aussi garder en tête que le VIH est transmis non seulement sous forme de virus libre mais aussi et surtout d’une cellule infectée à une cellule non infectée. Il nous faut développer un vaccin qui soit capable de bloquer ce transfert en particulier au niveau des muqueuses. Or, là encore, nous connaissons mal la réponse immunitaire au niveau de la muqueuse. Bref, la liste des obstacles est longue, mais nous les connaissons bien aujourd’hui et nous essayons de les attaquer un à un.

Pierre: Prix Nobel aidant, avez-vous usé de votre influence auprès du gouvernement et de Nicolas Sarkozy pour qu’ils s’engagent plus fortement dans la lutte contre le sida, qui est loin de faire partie de leurs priorités?

Françoise Barré-Sinoussi: J’ai essayé dès ma première rencontre [avec Nicolas Sarkozy], après l’annonce du Nobel, en lui parlant de l’importance de continuer à financer la recherche en matière de VIH/sida et en lui disant que la France devait respecter ses engagements au niveau du Fonds mondial pour l’accès universel au traitement. Je dis bien « essayé »: il est difficile de savoir quel est l’impact des messages que l’on peut faire passer au Président. J’ai eu l’occasion de parler à son épouse, Carla Bruni-Sarkozy, qui m’a semblé convaincue du besoin d’aider les pays en développement.

brestois: Bonsoir, est-ce que vous croyez toujours possible un vaccin contre le VIH un jour? Si oui, quand?

Françoise Barré-Sinoussi: C’est une question extrêmement difficile. J’y croirai toujours et tant que nous n’avons pas répondu à toutes les questions que soulève cette recherche vaccinale. Toutes les stratégies n’ont pas encore été tentées et nous, en tant que chercheurs, nous devons tout tenter pour obtenir un vaccin. Quant au délai, il est impossible de répondre, comme c’est souvent le cas dans le domaine de la recherche. Je prendrais comme exemple le dernier essai réalisé en Thaïlande, chez des volontaires. Cet essai vaccinal a commencé en 2003 et nous avons eu accès aux résultats en octobre 2009. Ce qui veut dire que pour un large essai de ce type, entre le début et la fin, il a déjà fallu six ans, simplement pour évaluer une stratégie. Et il y a toute la recherche au préalable pour définir la ou les stratégies et c’est cette phase pour laquelle il est impossible de donner des délais.

Steph:  Bonsoir Professeur. Je crois que vous voyagez beaucoup. La situation dans les pays du Sud s’est-elle améliorée?

Françoise Barré-Sinoussi: Il est difficile de répondre de façon globale dans les pays du Sud. Si je regarde les progrès globalement en terme d’accès aux antirétroviraux, oui les choses ont progressé. Pas suffisamment, mais les chiffres indiquent qu’il y a environ 40% des personnes au Sud qui nécessitent d’être traitées et qui le sont. Ce qui veut dire quand même que 60% ne le sont pas. D’où l’importance de rappeler aux gouvernements des pays riches leur engagement vis-à-vis de l’accès universel au traitement qui ne sera certainement pas atteint en 2010, et de rappeler aussi aux autorités de ces pays leur responsabilité vis-à-vis des populations touchées ou non touchées. Car rappelons que le traitement est aussi une composante de la prévention. Enfin, il y a une diversité de situations selon les pays et certaines régions comme l’Europe de l’Est nous inquiètent beaucoup avec un retard immense dans les décisions en terme d’accès aux soins et aux traitements.

Kassandre: Bonsoir, en 1996, quand les trithérapies sont arrivées, on a entendu « ça y est le sida est vaincu ». On s’est vite aperçu que ce n’était pas si simple et tout le monde s’est réveillé avec la gueule de bois… Aujourd’hui, on entend les prémices d’une politique de trithérapie pour tout le monde, même pour les séronegs dans des groupes à risques. Est-ce une des solutions pour ralentir la pandémie? N’avez-vous pas peur que le virus finisse pas se muter et qu’il résiste définitivement à l’arsenal thérapeutique?

Françoise Barré-Sinoussi: Je pense très sincèrement que l’utilisation des antirétroviraux en prévention est un concept qui nécessite d’être vérifié mais qui repose sur notre connaissance de la diminution de la quantité de virus chez les personnes sous traitement, y compris au niveau des secrétions génitales. Cette connaissance explique pourquoi ces personnes sous traitement transmettent moins, l’exemple le plus connu étant celui de la mère à l’enfant avec la preuve de l’efficacité du traitement pour prévenir l’infection. Comme toujours, ce traitement ne doit jamais être administré sans un accompagnement et un suivi. C’est ce suivi qui permettra de répondre à votre question sur l’émergence de résistances mais qui me permet déjà aujourd’hui de modifier le traitement si des formes résistantes apparaissent ou s’il y a des complications thérapeutiques. Enfin, la recherche thérapeutique n’est pas terminée: il nous faut de nouvelles molécules pour les traitements du futur. La seule différence entre la recherche thérapeutique actuelle et celle des années 90, c’est que grâce aux antirétroviraux, on a aujourd’hui un peu plus de temps pour effectuer cette recherche dans de meilleures conditions.