Après avoir exploré la notion de communauté, la yaggeuse Septembre se penche sur la virilité des lesbiennes, ou en tout cas sur la sienne (mais nombre de lesbiennes se retrouveront dans son texte, comme l’attestent les commentaires sur la communauté). Le titre d’origine du post est Who-man I?, jeu de mots sur « man » (homme) et sur « Who-Im« , le widget de messagerie instantanée de la communauté Yagg (les intertitres sont de la rédaction).

Who-man I?, par Septembre
Les expressions ne manquent pas pour associer la lesbienne à une créature virile: « garçonne », « garçon manqué », « hommasse », « anandryne », « camionneuse », on trouve des traces de testostérone dans pas mal de qualificatifs. La lesbienne est, selon les a priori les plus répandus, une femme qui a dit non aux artifices de la féminité ce qui, soit dit en passant, suffit souvent pour la rendre condamnable. La preuve, Jeanne d’Arc a été réduite en grillade parce qu’elle aimait la coupe au bol et jouer à la guerre.

Comme moi quand j’étais gamine, et comme, j’imagine, pas mal de mes congénères. Sauf que j’ai survécu. Ce qui n’est pas le cas des robes que tentait de me faire porter ma mère, qui n’ont pas passé mon quatrième anniversaire, ni des GI Joe qui ont vaillamment combattu les forces ennemies de mon voisin dans le parc de mon village, ni de l’orgueil du jeune collégien qui en 1988 avait tenté de me toucher une poitrine à mon grand désespoir naissante, et qui, en représailles, fut humilié par le crochet du droit décoché par une avortonne d’un mètre trente-deux. Mon seul acte de violence physique à ce jour.

Quand je songe à mon enfance, bizarrement, je me souviens avoir été très attirée par les signes ostensibles de la virilité tout en ne supportant pas que la boulangère m’accueille par un « Alors qu’est-ce que je te sers, mon garçon? ». Je constatais que fille j’étais, fille je serai, mais je m’identifiais aux figures les plus archétypales de l’homme, dans toute sa puissance monosyllabique.

BRIAN SETZER, JOHN WAYNE ET JAMES BOND
Par exemple ma première ambition dans la vie a été d’être rock-star. Mon modèle, c’était Brian Setzer: je voulais la même banane, la même Gretsch, et le même blouson en jeans dont les manches absentes étaleraient mes biceps tatoués à la face du monde. J’ai envisagé une carrière parallèle de cow-boy. J’ai beaucoup mastiqué de chewing-gum dans l’espoir d’obtenir une mâchoire aussi carrée que celle de John Wayne, et comme mes parents n’avaient pas les moyens de me payer des cours de poney, j’ai travaillé ma démarche pour faire croire que j’avais les jambes arquées. J’ai même porté un bolo tie, le comble du chic à mes yeux. Après avoir vu quelques James Bond, j’ai sérieusement envisagé une carrière d’agent secret: je me suis acheté et ai dévoré le Guide des jeux de cartes chez Marabout, et j’ai délaissé les règles du rami et du whip pour le poker et le black jack; j’ai breveté plusieurs systèmes de codage de messages; j’ai tenté en vain d’avoir une écriture lisible en remplaçant l’encre par du jus de citron; j’ai réclamé des talkie walkie pour communiquer à distance avec le chien; et j’ai rêvé d’avoir un beau pelage sur le torse. Enfin, non, quand même pas. Il résulte de tout cela une tendresse particulière pour le rockabilly, un bout de peau encré, une démarche suspecte et un réflexe pavlovien qui me pousse à zapper sur les chaînes qui multirediffusent les productions Albert R. Broccoli.