Samedi dernier se tenait la troisième édition du désormais célèbre Apéro des Losers. Apéro des Losers qui a inspiré à Septembre la réflexion suivante sur la notion de communauté (les intertitres sont de la rédaction).

Dehors, dedans, par Septembre
Dans l’état semi-brumeux et exalté – non, le mot n’est pas trop fort – qui était le mien tandis que, cheminant dans le froid parisien, je quittais la troisième édition de l’Apéro des Losers, je m’interrogeais: comment diable avais-je pu refuser l’idée même de communauté pendant tant d’années?

J’ai longtemps vécu dans le confort d’un couple qui aspirait tant à la « normalité » que toutes deux nous mettions un point d’honneur à ne pas fréquenter ce que l’on nommait le « milieu ». La gay pride ne passerait pas par nous. Le militantisme parfois exacerbé de certain-e-s nous rebutait, nous nous étions fermement convaincues que le fait d’être homosexuelles n’était qu’un aspect anecdotique de nos vies, du moins que cela ne devait pas constituer une identité, et par conséquent nous refusions de participer à tout événement, ou d’entrer dans tout lieu estampillé gay. Avec nos œillères de couple plus ou moins épanoui, nous ne comprenions pas le besoin de beaucoup d’homosexuels de vivre avec leurs pairs. Y mettre un bout de godasse, ç’eut été à nos yeux plonger dans un univers fermé sur lui-même et donc imperméable au monde et à sa vastitude utopiquement asexuée. Vade retro, communauté lgbt. Nous nous aimions, nous avions sciemment pris le chemin de tout couple lambda – et tellement lambda que nous nous sommes usées, d’ailleurs, mais c’est une autre histoire.

Une fois revenue à l’état de célibat, et si je ne voulais pas sombrer dans une chasteté inéluctable, liée au contact prolongé avec le milieu hétérosexuel ou avec des couples homos aussi inébranlables que le roc, il a bien fallu que je revienne sur mes principes. Sinon, le rôle de la lesbienne célibataire et frustrée qu’on invite un peu par compassion dans des dîners de couples me pendait au nez. J’ai donc ravalé mes préjugés et me suis mise à fréquenter le petit milieu provincial de ma ville. Si petit qu’on en a vite fait le tour et que la vie en vase clos, avec sa promiscuité sexuelle, ses rumeurs et son côté viandard m’en ont vite dégoûtée. J’y ai cependant trouvé, un temps, un réconfort à côtoyer des filles qui, pourtant, n’avaient pas grand chose d’autre en commun avec moi qu’une sexualité, quelques têtes nouvelles non dénuées d’intérêt, et un peu de confiance en moi grâce à quelques parties de youpitralala. Tout à coup je discernais l’intérêt qu’il pouvait y avoir à fréquenter d’autres homos, et notamment une certaine liberté de ton qui, je m’en apercevais alors, m’avait manqué.

UNE SORTE DE FUITE HORS DU NOUS
Fait significatif, j’avais caché à la femme que j’aimais le fait que je tenais un blog relatant mon quotidien de lesbienne provinciale. Elle ne l’a découvert qu’après notre rupture. Ce n’aurait pas été bien grave si elle était tombée dessus alors que nous étions ensemble, mais à l’époque j’avais comme le pressentiment qu’elle n’aurait pas compris la démarche. Intuitivement, je percevais qu’elle aurait pu interpréter cette intrusion virtuelle dans la communauté comme une sorte de fuite hors du nous, où l’orientation sexuelle n’était pas censée avoir de l’importance. Je me trompais peut-être, je n’en sais rien.

Ça manquait d’ailleurs de limpidité à mes propres yeux. Je constatais simplement qu’il me plaisait d’échanger nos vies minuscules avec quelques bloggeuses de la « lesbosphère » d’alors.

Rétrospectivement, je me dis que je trouvais dans cet espace une espèce de mini-communauté dans laquelle je pouvais partager des préoccupations qui n’auraient trouvé aucun écho ni dans ma famille ni, plus largement, dans mon univers largement hétéro. Je me souviens par exemple d’un jour de shopping où, au cours d’une razzia opérée dans les rayons de la fnac, ma famille avait salué la vision d’un gay-corner par un « Mais c’est quoi, ce besoin d’avoir ce genre de rayon? On s’en fout qu’un film ou un bouquin soit homo ou hétéro! », ce à quoi j’avais péniblement essayé de répliquer que parfois, ça faisait du bien, en tant qu’homo, de bêtement se retrouver dans des modèles qui ne soient pas exclusivement hétérosexuels. Bref, que voir Bogart et Bacall se rouler un patin, ça ne me parlait pas de la même manière que Marlène en arrachant un à une spectatrice dans un cabaret. Par exemple. Ce jour-là, je me suis rendu compte que la communauté, c’était aussi ce qui permettait de partager une certaine culture.

En rentrant donc l’autre soir de l’apéro yaggien, et comme lors des deux apéros précédents, après avoir papoté de tout et de rien avec les membres éminents de cette communauté, j’éprouvais donc une intense satisfaction à être en compagnie de mes pairs, à les entendre rire, discuter, s’emporter, débattre, menacer de faire pipi dans la rue, à les voir singer une scène de ménage entre pédés et gouines, à rire encore, bref, à partager. Je m’y suis sentie à ma place, dans cette communauté.

Et ce soir, je trouvais que ça méritait d’être dit.

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