Prendre un traitement antirétroviral pour rester séronégatif. Treize ans après le succès des premières trithérapies et le changement radical qu’elles ont apporté dans la vie des séropositifs, l’arrivée de l’arme chimique dans un paysage préventif dominé depuis près de trois décennies par la capote devrait être une nouvelle réjouissante. Les essais de Prep (pour Pre exposure prophylaxis ou Traitement pré-exposition) actuellement en cours à travers le monde, et l’annonce de la mise au point d’un essai en France, présenté le 16 décembre dernier à la Répi d’Act Up-Paris par son principal investigateur, le Pr Jean-Michel Molina, posent cependant de très nombreuses questions. Et lors de la Répi, les représentants associatifs semblaient marcher sur des œufs. Du coup, le débat n’a pas eu lieu. Pas encore.

DES PRATIQUES À RISQUE… SANS RISQUE?
Pour mieux comprendre, commençons par expliquer de quoi on parle. Dans les essais en cours dans le monde (citons i-Prex, Fem-Prep, Voice) un traitement à base de Viread (ténofovir) ou de Truvada (emtricitabine et ténofovir) est proposé en continu à des volontaires sains séronégatifs. On en attend les premiers résultats l’an prochain et ils pourraient s’avérer révolutionnaires dans notre façon d’envisager la lutte contre l’épidémie (du moins dans les pays riches). Selon un modèle mathématique australien (présenté lors de la Conférence européenne sur le sida en novembre 2009), le Prep, efficace à 90%, et pris de façon continue, permettrait de réduire la prévalence du VIH parmi les gays qui ont des pratiques à risque. Qui ne serait pas tenté, à commencer par les pouvoirs publics, de mettre en œuvre ces traitements pour pouvoir dire qu’enfin, leur action à l’égard des gays porte ces fruits et permet d’obtenir des résultats probants? Les militants associatifs qui prônent un autre discours se verraient offrir sur un plateau une alternative au préservatif. Et parmi les gays, ceux que l’on dit réfractaires à ce petit bout de latex pourraient s’adonner à des pratiques à risque… sans risque.

Depuis quelques années, le discours préventif a évolué. À coté du « tout capote tout le temps », sont apparus des messages sur l’abandon de la capote dans les couples séronégatifs, sur le Traitement postexposition en cas d' »accident » de prévention (voir notre campagne Sexe, prévention et vidéos). Un pas nouveau a été franchi dans le rapport rédigé par France Lert et Gilles Pialoux (lire notre article), qui recommande d’appliquer des mesures de réduction des risques sexuels (séroadaptation, échelle des risques…), sans que l’on sache très bien ce que les pouvoirs publics vont faire de cette patate chaude.

LE TRAITEMENT COMME OUTIL DE PRÉVENTION
Présenté le 30 avril 2009, l’un des rapports les plus commentés fut d’ailleurs celui que le Conseil national du sida (lire notre article) a consacré au traitement comme nouvel outil de prévention. Les données sont maintenant connues: les antirétroviraux (en combinaison efficace, bien pris, avec une charge virale parfaitement contrôlée) permettent de réduire très fortement le risque de transmission. C’est une nouvelle donne pour la prévention, mais qui jusque-là concerne les séropositifs, ce que n’avait pas manqué de souligner le rapport du CNS. « Avec le traitement, en revanche, apparaît un moyen, médicalisé et non comportemental, dissocié de l’acte sexuel, de rendre les personnes porteuses du virus très peu contaminantes. La maîtrise de ce moyen n’est plus également partagée par les partenaires, elle relève du seul partenaire infecté, qui porte alors entièrement, si aucune autre technique de protection n’est utilisée, la responsabilité de réduire le risque pour l’autre. » Avec les Prep, c’est au tour des séronégatifs de choisir ou pas ce moyen de prévention.