Il y a 20 ans, le 6 décembre 1989, un drame secouait le Canada. Ce jour-là, Marc Lépine, un jeune homme de 25 ans, a ouvert le feu sur 28 personnes à l’École polytechnique de Montréal, au Québec, en tuant 14, toutes des femmes, avant de se suicider. Une tuerie dans un milieu scolaire, comme on en a vu malheureusement quelques autres, à la différence qu’il s’agissait, là, clairement d’une tuerie contre les femmes et contre les féministes, « ces féministes qui m’ont gâché la vie » comme l’exprimera le tueur lui-même dans une lettre.

UN MASSACRE
Ce 6 décembre, peu après 16h, Marc Lépine entre dans l’école Polytechnique, armé d’un fusil et d’un couteau. Vers 17h10, il entre dans une classe d’ingénierie mécanique, menace les élèves avec son arme et leur demande de se séparer en deux groupes. D’un côté les filles, de l’autre les garçons. Il demande à la cinquantaine de garçons de sortir de la classe, ils s’exécutent. Il s’adresse alors aux 9 filles: « Vous êtes des femmes, vous allez devenir des ingénieures. Vous n’êtes toutes qu’un tas de féministes, je hais les féministes » avant d’ouvrir le feu de gauche à droite, tuant 6 étudiantes et blessant gravement les 3 autres.

Le massacre ne s’arrête pas là. Il sort de la salle, continue son attaque dans le couloir, tirant sur ceux qu’il croise, tue une femme à travers une porte qu’elle vient de verrouiller, arrive dans la cafeteria, abat trois autres femmes de sang froid, puis entre dans une autre salle et tire sur les étudiantes du premier rang, en tuant encore trois. Une autre étudiante blessée demande de l’aide, il s’approche, sort son couteau et la poignarde à trois reprises. Il se relève, enlève sa casquette et dit « Oh shit » avant de se suicider d’une balle dans la tête, une vingtaine de minutes après avoir commencé son massacre.

UN CHOC SOCIAL COLLECTIF
Alors qu’en France l’événement est passé quasiment inaperçu, au Québec, et dans tout le Canada, cette tuerie fut vécue comme un grand traumatisme, un choc social collectif… Le gouvernement du Québec et la Ville de Montréal déclarèrent trois jours de deuil national et depuis 1990, le 6 décembre est devenue au Canada la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes.

« Ce drame nous a tous choqués », se souvient avec émotion Catherine, québécoise, 17 ans à l’époque. « Le fait qu’il ne s’en soit pris qu’à des jeunes femmes, à peine plus âgées que moi, je me sentais particulièrement touchée. Ça m’avait, à l’époque, donné envie de m’engager. Ce qui était le plus choquant était le fait qu’il avait ciblé, précisément, des femmes. Et puis, c’était l’une des toutes premières tueries en milieu scolaire. Je me souviens que cet évènement avait soulevé beaucoup de débat à l’époque. Je me souviens également que dans les semaines qui ont suivi, tout le monde se demandait s’il avait agi seul ou s’il faisait partie d’un réseau, d’un groupe d’antiféministes, et du coup, s’il y allait avoir d’autres victimes. Finalement, la tuerie s’est heureusement arrêtée là. »

DES JUSTIFICATIONS POLITIQUES ET ANTIFÉMINISTES
La première réaction du pays tout entier a été d’essayer de comprendre ce qu’il venait de se passer. Qui était ce Marc Lépine? Quelles raisons avait-il de commettre une telle folie et quelle leçon en tirer? La société était-elle responsable de l’aliénation d’un homme? Ou s’agissait-il d’un fou furieux? De nombreux débats ont émergé, quant au sens à donner à la tuerie et aux causes à trouver, absolument. Pour certains, il fallait comprendre qui était cet homme, pour d’autres il fallait trouver les responsables ailleurs, dans la société.

La thèse de l’attaque antiféministe reste la plus évidente, au vu du sexe des victimes de Lépine, des paroles de ce dernier durant la tuerie et d’une lettre d’adieu qu’on retrouva sur lui, après le drame. Une lettre, qui ne fut communiquée aux journalistes que plusieurs années après les faits, et dans laquelle Marc Lépine revendiquait « des motifs politiques » à ses actes, disait « se considérer comme rationnel » et accusait les féministes « d’avoir ruiné sa vie ». La lettre contenait également une liste de 19 femmes québécoises, considérées comme féministes, qu’il voulait semble-t-il tuer, un projet qu’il n’aurait pas eu le temps d’accomplir. Parmi ces femmes: une journaliste, une politique, une personnalité télé, une leader d’opinion…

Pour certains, il ne s’agissait que de l’acte d’un fou: « Se tuer après avoir tué d’autres personnes est un signe de troubles de la personnalité », a noté l’un des psychiatres, chargé du rapport de l’enquête, pour qui le suicide était la principale motivation de Lépine. D’autres ont mis l’accent sur les sévices qu’il avait subis durant son enfance par son père, suggérant que les coups l’avaient rendu psychotique, ou qu’ils l’avaient mené à se victimiser face aux échecs de sa vie, notamment avec les femmes.

D’autres spécialistes ont vu dans les actions de Marc Lépine le résultat de changements sociaux qui ont augmenté la pauvreté et l’isolation des individus. Wikipédia signale par exemple qu’une journaliste Jan Wong avait même suscité une polémique en publiant dans le journal Globe and Mail un article laissant entendre que Marc Lépine, ainsi que d’autres responsables de tueries scolaires au Canada (dont la tuerie du Collège Dawson), ont pu être aliénés à la société québécoise parce qu’ils n’étaient pas des « pures laines » québécois. Lépine était né d’une mère québécoise et d’un père algérien.