Les 60 expositions organisées par les 40e Rencontres de la Photographie d’Arles durent tout l’été jusqu’au 13 septembre. À elles seules, les trois expositions que l’on peut voir Place de la République, consacrées à Willy Ronis, qui fête cette année ses 99 ans, à Duane Michals, et à la Collection James Allen du Center for Civil and Human Rights d’Atlanta, valent, comme on dit, le détour.

À 100 mètres l’une de l’autre, au Palais de l’Archevêché et au Cloître Saint-Trophime, situé juste derrière, la vision du corps que proposent Duane Michals et la Collection James Allen ne peuvent laisser gays et lesbiennes indifférents. La première offre un corps sublimé par le désir et le rêve, la seconde le montre brisé ou brûlé par le lynchage, la mort par pendaison ou par le bûcher, que subirent des milliers de Noirs du sud des États-Unis depuis la fin de la guerre de Sécession jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale.

The Once and Always Now, que l’on pourrait (librement) traduire par « L’éphémère et le durable », est le titre de l’exposition de l’artiste américain Duane Michals, né en 1932. Contrairement à Lartigue ou à Willy Ronis, Duane Michals a recours à des modèles professionnels et travaille surtout en studio. Le travail présenté à Arles allie à la perfection photographique du noir et blanc des textes écrits de la main de l’artiste. Des corps jeunes, souvent vécus en rêve ou après une mort que l’on imagine paisible, s’affichent dans une beauté très classique, actuelle dans sa plastique, naturellement musclée pour les hommes mais… libérée de toute influence des stéroïdes. Un idéal esthétique né quelque part entre l’Athènes de Platon et le New York de Mapplethorpe. Les textes racontent le plus souvent une histoire, puisque Duane Michals nous propose des sortes de « story boards » où s’esquissent, à travers des séquences photographiques, des rêves érotiques ou des histoires de beaux et belles revenants. Au détour, un diptyque, là aussi très en résonance avec la Grèce antique, nous livre les idéaux fantasmés du photographe, les seins de la femme, et le mince « V » musclé et sec qui s’achève par la toison de l’homme. Duane Michals nous offre la perfection des corps, de l’image et des mots.

Without Sanctuary, que je traduirais par « Corps sans sépultures », rassemble plusieurs centaines de photos « d’amateurs », dans les deux sens du terme, c’est-à-dire non professionnelles mais aussi complaisantes voire apologétiques, de lynchages. Ces amateurs s’amusaient à photographier, pour le souvenir ou pour l’exemple, des corps d’hommes, et de femmes, noirs, avant et après leur exécution par la foule. Le contraste est terrible entre les corps musclés, façonnés, on le devine, par le travail et la peine, résignés devant la mort qui les attend, et leurs carcasses brûlées ou pendues. Il n’est pas « innocent » de remarquer qu’un bon tiers des victimes avaient été accusées de viol. Je n’ai pu m’empêcher d’imaginer de la jalousie de la part des bourreaux, que ces photos nous représentent médiocres, vis-à-vis de ces hommes ou de ces femmes dont le seul crime est sans doute d’avoir suscité le fantasme des anciens maîtres ou maîtresses blancs. Ces photos sont montrées pour la première fois en dehors des États-Unis, un hommage que le directeur exécutif du Center for Civil and Human Rights, Doug Shipman, a voulu rendre au public français et aux Rencontres d’Arles.

Il faut s’arrêter à Arles, voir et réfléchir.

Jean-Paul Cluzel

Les 40e Rencontres de la photographie d’Arles, jusqu’au 13 septembre. Plus d’infos ici.
À noter aussi, dans le même cadre des Rencontres d’Arles, l’expo de notre ami Vincent Malléa à l’Hôtel de l’Amphithéâtre.

Jean-Paul Cluzel est associé de LGNET, la société éditrice de Yagg.

A Letter from My Father, Duane Michals, 1975:
Duane Michals

Le lynchage de Thomas Shipp et d’Abram Smith, 7 août 1930, Marion, Indiana (Center for Civil and Human Rights d’Atlanta):
Without Sanctuary