Ce sont des fantômes de pure beauté, « fontaines éperdues d’elle-mêmes » aurait dit Mallarmé, qui vous attendent derrière les vitrines du Musée des Arts décoratifs à Paris. Les fantômes d’une élégance disparue, comme a disparu la classe sociale qui pouvait se les offrir. Reste que l’univers de Madeleine Vionnet (1876-1975), l’univers  d’une femme qui célèbre la femme, s’il est destiné aux très riches n’en est pas pour autant réactionnaire. Les femmes qu’évoquent ces robes, femmes parées toujours en représentation, sont des femmes souples, mouvantes, et si elles n’ont pas le droit de vote, elles connaissent leur influence; elles ont bon goût et passent du Bal Nègre aux concerts de Ravel.

La scénographie d’Andrée Putman est à l’unisson du génie harmonieux de la couturière. Pas de chichis. Les robes sont disposées sur des mannequins de bois, comme celui, en réduction, sur lequel Madeleine Vionnet travaillait. Ces « personnages » n’ont pas de tête et la robe est en vedette. De grands miroirs permettent d’admirer le dos du modèle, une zone que Madeleine Vionnet aimait célébrer.

De 1912 – création de sa maison de couture après être passée chez les sœurs Callot et Jacques Doucet – à la fermeture de sa maison de couture en 1939, en 130 modèles, on suit l’influence générale de la mode (l’ourlet bas avant la première guerre mondiale remonte vers 1925, puis redescend) et l’esprit propre de cette femme de tête (tel qu’un portrait du laquiste Dunand en témoigne).

Si on emploie le mot « simplicité », on doit dire tout de suite que l’art de Vionnet c’est de faire passer pour simple une construction très élaborée. Ce sont ces robes toutes faites de losanges assemblés, ce sont ces tenues que l’art du tissu taillé dans le biais – qu’elle n’a pas inventé mais qu’elle a développé jusqu’à un point de perfection – fait couler sur le corps comme une peau plus chatoyante. Les couleurs sont franches, des verts, des violets, des rouges (une somptueuse robe rouge d’inspiration gandoura). Parfois, avec le temps, le vert est devenu gris. Sur une demi-traîne noire, une broderie dorée sinue comme un gros lézard. Le temps qui a mis sa marque laisse parfois un parfum de marché aux puces.

Madeleine Vionnet, c’est de son temps, en revient toujours à l’inspiration de la Grèce antique, tantôt reprenant des motifs de vases anciens un peu barbare pour une broderie, puisant plus souvent dans le répertoire des drapées des statues, s’acharnant à faire revivre la proportion sacré du nombre d’or. Une visite euphorisante et qui vous porte à la sérénité. Après, vous pourrez poursuivre votre songerie en faisant quelques pas dans les Tuileries devant les Maillol, ou prendre un thé chez Angelina.

Madeleine Vionnet, puriste de la mode, jusqu’au 31 janvier 2010, au Musée des Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, 75001 Paris. Plus de renseignements sur le site du musée.