Le film Brüno, de Larry Charles, dans lequel Sacha Baron Cohen (Borat) interprète un présentateur gay autrichien caricatural décidé à faire carrière par tous les moyens aux États-Unis, sort ce mercredi sur les écrans français. Voici ce qu’en pense Yannick Barbe, rédacteur en chef de Yagg.

« BRÜNO, UNE FARCE MODERNE SUR L’HOMOPHOBIE », PAR YANNICK BARBE
« On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ». La célèbre phrase de Pierre Desproges refaisait surface dans ma mémoire alors que je sortais ce matin – un peu groggy – de la première séance de Brüno, dans un ciné parisien. Laissons encore parler Desproges, qui en terme d’humour grinçant, en connaissait un rayon: « S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. » Mais si la salle de cinéma avait été remplie d’homophobes, aurais-je ri à Brüno de la même façon?

Brüno, comme le précédent, Borat, est, de ce point de vue-là, un film risqué. On peut voir Sacha Baron Cohen comme un pitre jusqu’au-boutiste aux sketches dénués de messages. Il me semble, qu’au contraire, il fait des films éminemment politiques et qu’il parie sur l’intelligence de ses spectateurs pour que ceux-ci distinguent la caricature de la réalité.

De quoi s’agit-il au fond? Sacha Baron Cohen incarne Brüno, un personnage d’une vulgarité inouïe – un présentateur gay autrichien débile spécialisé dans la mode et fan d’eurodance –, spécialement créé par Cohen pour mettre mal à l’aise les différentes personnes que celui-ci va rencontrer. Il cherche constamment à repousser les limites de l’acceptable, il traque chez tous ses interlocuteurs ce moment où ils basculent dans le « non », à des degrés divers: du simple refus poli à la haine. Homophobe. Car il ne faut pas s’y tromper (et certains critiques ont l’air – bizarrement – de l’oublier), Brüno est avant tout un film sur l’homophobie. Certes, il y est aussi question de la société du spectacle et de son cynisme, des people et des anonymes qui seraient prêts à faire et à dire n’importe quoi pour qu’une caméra les filme, mais après tout, c’est ce qui sous-tend tout le travail de Sacha Baron Cohen (cf. les pièges tendus aux célébrités, comme Paula Abdul).

L’homophobie a une place centrale, surtout dans la deuxième partie du film (on regrettera dans les premières minutes quelques clowneries, certes désopilantes, mais un poil réchauffées). C’est à ce moment que Brüno, pensant que le fait d’être gay l’empêche de réussir aux États-Unis (c’est l’occasion d’une énorme scène de outing déguisé de Tom Cruise, John Travolta et Kevin Spacey), décide de devenir hétéro. Il rencontre alors des Américains qui vont lui asséner des discours homophobes terrifiants, censés le guérir ou le prévenir de l’homosexualité (des religieux qui « convertissent » à l’hétérosexualité, un prof d’arts martiaux qui lui apprend comment buter un pédé, etc.). Brüno a adopté un enfant noir (comme Madonna) mais on lui en enlève la garde lors d’un talk-show télé trashissime, il veut se marier avec son fidèle ex-assistant de son assistant, mais c’est impossible. Et même si Sacha Baron Cohen continue à faire le dingo, le film devient alors de plus en plus grave. La scène finale est à ce titre un sommet du genre, où l’on voit vraiment le visage de la haine.

C’est sûr qu’après un tel étalage de crétinerie, partagé entre le rire et la colère, on a envie de respirer bien fort, et de se dire: quelles sont les solutions pour combattre cette homophobie encore si présente? Ce n’est pas le propos de Sacha Baron Cohen. Doit-on lui en vouloir? Non, le bouffon n’est pas là pour gouverner, il dénonce en amusant.

Répondez à notre sondage: Irez-vous voir Brüno au cinéma?