Lettres à Missy, de Colette Ce serait Willy, le mari de Colette, son Pygmalion, son exploiteur (qui ne se remit pas d’être lâché par elle) qui l’aurait guidée vers les bras de la Marquise de Morny, alias Missy. Son père, le duc de Morny, est le fils illégitime de la femme d’un frère de Bonaparte. Il a comploté pour installer son cousin Napoléon III au pouvoir, il est devenu une figure illustre de la fête impériale, dans la politique, les affaires et les courtisanes. Missy est une figure de la Belle Époque. Mariée à un aristocrate, elle s’est vite séparée de lui pour vivre sa vie. Toujours habillée en homme, elle passe du masculin au féminin pour parler d’elle et conduit parfois elle-même les chevaux de sa calèche. Aujourd’hui encore, je suis gênée de parler au féminin d’une personne dont le papier à lettre a été au nom d’Auguste de Morny.

Les amours de ces deux femmes dont l’une l’est si peu, c’est une histoire classique. Willy s’en est amusé, puis s’est rendu compte à ses dépends que c’était sérieux. Les étreintes de Missy vont permettre à Colette de s’émanciper de l’emprise de Willy. Toutes les deux causeront un scandale inouï en s’exhibant à l’Olympia dans une pantomime qui fera date, Colette en momie, Missy en archéologue déroulant les bandelettes.

Cette correspondance témoigne de leurs amours. Avec, hélas, si peu de lettres de Missy, elle si digne. Colette décrira cette époque dans un de ses plus beaux livres, L’envers du music-hall, où, partageant leur vie, elle décrit le petit peuple des girls, des acrobates, des habilleuses, les loges, dans des remugles de fard, de crasse, de poussière. Elle est en tournée avec ses pantomimes. Et rentrée à l’hôtel, elle écrit.

Ce sont des lettres à la va-vite, au fil de la plume. Histoire de vérifier le naturel de son style, son inventivité, sa justesse. Des petits mots tendres. Qui commencent en « Ma Missy chérie » et finissent en « Mon Missy chéri, qu’il ne t’arrive rien, j’en mourrai! ».

Le domaine épistolier a toujours été un fief littéraire des femmes (et d’ailleurs aujourd’hui les auteurs écrivent plus dans le style de Madame de Sévigné que dans celui, amphigourique et pompeux, des grands plumitifs de l’époque). Mais là, dans ses billets, Colette se surpasse. Une histoire de loge par-ci, un instantané de la vie de tournée, une histoire de bête (chat, chien, toujours campés admirablement), des ragots mondains ou demi-mondains (quelle danseuse est « avec » quel fils de famille), etc. Et des déclarations d’amour à « Missy, toujours, toujours et sans cesse ». « En dehors de toi tout est affreux », « moi je t’embrasse tant et tant, mon velours chéri, et je t’aime », « je suis votre pauvre et insupportable enfant ». Ou, plus tonnant « votre déplorable »…

Les lesbiennes qui aiment les femmes hétérosexuelles ont souvent vérifié que les incursions de leurs conquêtes vers le Cythère lesbien ne durent jamais longtemps. Elle se font consoler et guérir de la domination envahissante d’un mâle, et, leur autonomie reconquise, s’envolent vers d’autres bras virils. Colette ne manqua pas à la règle, et glissa de l’étreinte de Missy à celle d’Henri de Jouvenel. Missy lui écrit « je vous confie Colette ». Chevaleresque. Vingt ans de silence entre les deux. Ce sont deux amies qui se retrouvent au début des années 30… de ces belles amitiés éclairées par des amours anciennes. « Veux-tu me répondre ou me voir? », écrit Colette. Autre ton, moins passionné, plus paisible.

C’est la littérature qui va les séparer. Dans une revue, puis dans un livre (Le Pur et l’Impur où Colette parle – magnifiquement – des amours « hors-nature », mais omet de dire qu’elle y a goûté), Colette évoque « la Chevalière » et conclut « Jovial, c’est un monstre ». Colette dit qu’elle lui avait fait lire les épreuves… A-t-elle rajouté la phrase après? Missy, qui finissait de dilapider sa fortune, a-t-elle lu différemment le texte publié du manuscrit? Elle rompt définitivement avec Colette, et finira sa vie dans la misère, protégée par Sacha Guitry.

Cette correspondance c’est aussi l’histoire d’une trahison, pas amoureuse, sociale, celle de Colette qui livre l’être qu’elle a aimé aux lions des convenances et du bon mot.

Lettres à Missy, de Colette, 314 p., 22€.