Malgré bâtons dans les roues et autres improbables difficultés rencontrées –une élue n’aurait-t-elle pas déclaré sans rougir qu’un festival consacré aux musiciens interdits par les nazis n’avait aucun intérêt ni aucune importance ?–  le Festival des musiques interdites de Marseille, organisées par le Consulat d’Autriche de la cité phocéenne et Michel Pastor, directeur volontaire et passionné qui conduit cette formidable aventure avec opiniâtreté, a cette année décidé d’offrir au public la création française de l’opéra-féerie de Simon Laks, L’Hirondelle Inattendue (1975) avec un livret signé Henri Lemarchand d’après Le Paradis des animaux perdus de Claude Aveline.

Marie Laforêt est cette hirondelle, aux côtés de Jean-Philippe Lafont et d’une flopée d’estimables interprètes; l’orchestre Philharmonique de Marseille est placé sous la direction de Lukasz Borowics. On entendra également, en création française, le magnifique poème pour violon et orchestre de Laks. Une soirée marseillaise où il faut être, à coup sûr — et dont Yagg vous rendra compte.

Simon Laks (1901-1983) fut un de ces nombreux compositeurs juifs laminés par les nazis. Installé en France en 1928, membre clé de l’École de Paris, regroupant les jeunes compositeurs polonais installés dans la capitale entre-deux guerres, musicien aux œuvres remarquées (dont un Blues symphonique et une sonate pour violoncelle et piano qui mériterait d’avoir sa place au panthéon des sonates écrites pour cet instrument), Laks fut raflé en 1941 puis déporté à Auschwitz-Birkenau. Il n’y dut sa survie qu’en raison de sa qualité de musicien : affecté à l’orchestre du camp, il en devient l’arrangeur-chef, tant pour la distraction des officiers d’Auschwitz-Birkenau que pour rythmer les cérémonies du camp. Envoyé à Dachau en 1944, Laks en est revenu vivant en 1945 et a écrit un volume passionnant et intense consacré à ses souvenirs de chef d’orchestre d’un camp de la mort (Mélodies d’Auschwitz, éditions du Cerf, préface de Pierre Vidal Naquet).

La carrière montante de Laks a été brisée par la guerre: une rupture absolue qui voue les jeunes compositeurs d’avant-guerre à l’anonymat. Une page est tournée, violemment. Et pourtant …  la musique de Laks est une réelle découverte, fraîche et sensible, infiniment racée, d’un lyrisme qui dit ses origines polonaises et d’une couleur d’orchestre tonique,  suave et raffinée que son maître, Henri Rabaud, le compositeur de l’exotique Marouf, savetier du Caire, n’aurait pas reniée.

Il y a encore beaucoup à faire dans la redécouverte des musiciens que le régime hitlérien a laminés. Si nos voisins d’Outre-Rhin ont largement initié le travail quant aux compositeurs allemands, tchèques ou roumains, la friche est totale en ce qui concerne les compositeurs français. Grâce soit rendue à ce festival, dont l’existence pourrait bien, à terme, s’avérer une nécessité.

Christophe Mirambeau

L’Hirondelle Inattendue, de Simon Laks, le 11 juillet à 21h30, au Festival des Musiques Interdites, Théâtre Axel Toursky, 16, Passage Léo Ferré, 13003 Marseille. Réservations: 08 20 30 00 33.

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